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Souvenirs de la maison des à-côtés

Roman, chapitre 6

21 Décembre 2015 , Rédigé par Mermed Publié dans #?

Roman, chapitre 6
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6

Un temps épouvantable, Dimanche matin, une pluie froide qui va se transformer en neige un peu plus tard, un temps qui permet d’oublier que l’on travaille. La prison c’est moins triste quand il fait un temps pareil. Aujourd’hui ils finissent le premier étage, ils en ont déjà fait la moitié, ça ira assez vite.

 

Mermed continue son voyage. Au mois de Septembre il avait bien senti que Gregor ne lui avait pas tout dit. Il avait raison, et Gregor qui lui avait caché quelques informations- uniquement pour ne pas risquer de le blesser – avait redoublé d’ardeur. Il s’était consacré totalement à cette enquête tant il était convaincu que Dore, Béa, Marie, Mermed et lui, ils étaient tous les pions d’une partie dont ils ne connaissaient pas les joueurs. Il avait connu une fille qui s’appelait Marie, il l’avait aimé, est ce qu’il avait aimé une manipulatrice ou une femme manipulée, une femme qui avait été utilisée? Il fallait savoir, pour savoir s’il devait effacer un souvenir ou continuer à aimer ce souvenir. C’était peut être une victime, Marie..

Il avait rappelé Madame Dore quand il était rentré, elle avait retrouvé les noms des gens qui faisaient le même métier que son mari, elle les lui avait envoyé par courrier le matin même.

- Il n’y avait pas de notes sur certains?

- Non, seulement les adresses. Vous savez depuis ses années de prison, il était très discret sur les gens, il m’avait expliqué qu’en prison le moindre mot dit à propos de quelqu’un ou à quelqu’un pouvait être mal compris, grossi jusqu’à la démesure et avoir des conséquences dramatiques. Il n’aurait jamais rien dit et encore moins écrit un commentaire sur qui que ce soit.

- Merci beaucoup, si vous êtes toujours d’accord, je reviendrai certainement vous voir.

- Ce sera avec plaisir Monsieur Samsa.

Il avait consacré quelques jours à l’article du mois d’Octobre, celui sur ce banquier suisse qui dans les quinze années qui avait précédé sa retraite avait détourné environ trente milliard de francs suisses, placés, partout dans le monde, sur les comptes de six mille sociétés qu’il avait créé les protégeant par de multiples écrans. Lorsqu’il avait été arrêté quelques mois avant sa retraite il était le seul à savoir où était l’argent. La découverte du détournement, son ampleur avaient ébranlé quelques jours l’ensemble des banques suisses qui n’avaient pas tardé à réagir en décidant d’aider leur consœur pour ne pas prendre le risque de ternir leur image. L’opération avait été menée rapidement et de manière efficace, aucun client n’avait quitté le paradis, qui est un paradis aussi pour les taulards, en particulier pour le banquier qui y avait passé deux ans années au cours des quelles il avait négocié l’abandon des poursuites contre la restitution d’une partie des sommes. C’était un homme sympathique, cultivé qui vivait désormais en Italie, près de Vérone à l’abri des secousses budgétaires qui frappent quelque fois les ménages moins prévoyants.

L’article du Mois de Novembre était bien avancé aussi, il devait voir encore une seule personne avant de le boucler. Il avait donc pas mal de temps pour l’affaire Mermed/Dore.

Il s’était rendu à Paris où il avait dîné avec Axel dans un restaurant dont il avait oublié le nom mais qui était rue Servandoni, une rue qu’il connaissait grâce à Paul Morand. Axel avait réussi à retrouver l’inspecteur qui avait arrêté Dore une vingtaine d’années plus tôt. Il était à la retraite, et très content de pouvoir en sortir un peu, surtout avec des journalistes. Il se souvenait très bien de Dore.

- C’est l’homme le plus surprenant que j’ai arrêté dans ma carrière. Un drôle de numéro. Il organisait des cambriolages dans des banques, à l’époque les systèmes de sécurité étaient moins sophistiqués, il est tombé quand il a braqué la caisse noire du gouvernement, le casse a bien marché mais il a été balancé. L’affaire a été plus ou moins étouffée, ses complices ont fait un marché, ils l’ont chargé d’autres affaires en échange de l’impunité pour eux, et il a pris dix ans.

- Oui, il est resté sept ans. Mais pourquoi dites vous qu’il était intéressant?

- Il consacrait tout son argent à l’achat de livres de collection et de tableaux.

- Vous ne les avez pas saisis?

- Non, il n’y avait pas de raison.

- Ils étaient où?

- Chez son demi-frère – que l’on a toujours soupçonné de travailler avec lui mais contre qui on n’a jamais rien pu retenir.

- Et après sa condamnation?

- J’ai été le voir tant qu’il était à la santé, nous avions sympathisé. Il m’a dit qu’il voulait ouvrir un commerce, une librairie spécialisée dans les livres anciens ce qu’il a fait à Dijon où son demi-frère lui a trouvé une librairie dont les propriétaires prenaient leur retraite.

- Vous avez continué à le surveiller?

- Oui mais aucun problème, il était rangé, il venait nous voir de temps à autre quand il passait à Paris notre commissaire avait fait des études classiques et Dore était la seule personne avec laquelle il pouvait parler Grec ancien. Je vous dis un drôle de type.

Le vieil inspecteur avait ensuite apprécié avec eux le repas et le Saint Pourçain.

Gregor avait demandé ce qu’était devenu le demi-frère de Dore.

- Je ne sais pas où il est maintenant, mais je sais qu’à une époque il avait une petite maison au fond du jardin de la maison où Dore habitait avec sa femme.

Les deux jours suivants, Gregor avait des rendez-vous avec les contacts de Dore à Paris. Il avait rencontré des gens qui, tous avaient gardé un très bon souvenir de leur collaboration avec lui.

- Ill venait au moins deux fois par mois. C’était quelqu’un qui avait un œil exceptionnel, je me souviens qu’un jour, il a acheté à Drouot un tableau qui n’avait accroché l’attention de personne et qui était un Vivarini. Il l’avait repéré lors de l’exposition, il l’a payé une bouchée de pain, cinq ou six mille fois moins que sa valeur réelle. Et ça lui est arrivé plus d’une fois, tant et si bien que par la suite, dès qu’il venait à l’exposition d’avant la vente, tous les professionnels le suivaient et essayaient de repérer les pièces aux quelles il s’intéressait.

- Ça devait le gêner dans son travail?

- Au début oui, mais il s’en est aperçu et il a décidé de leur faire des farces.

- Des farces?

- Oui, il s’arrêtait devant des œuvres sans grande valeur artistique et commençait les enchères et puis petit à petit il les laissait se battre entre eux jusqu’à des niveaux incroyables – certains ont payé- uniquement parce qu’ils avaient vu Dore s’y intéresser – des toiles dix ou vingt fois plus que leur valeur réelle.

- Ils ont du s’en rendre compte?

- Oui, mais pas aussi vite qu’on pourrait le croire, parce que lui faisait semblant de participer aux enchères mais il s’arrêtait toujours assez tôt et il se rabattait alors sur d’autres pièces que personne ne l’avait vu regarder lors de l’exposition. Plus tard il faisait enchérir sa femme – tant que personne ne savait qui elle était- et puis d’autres personnes qu’il mandatait. Mais il avait avant tout une connaissance exceptionnelle de la peinture de la renaissance et un œil, comme je vous l’ai déjà dit, exceptionnel.

- Ça a du lui créer des inimitiés?

- Personne ne l’a jamais dit. Ceux qui s’étaient fait avoir ne voulaient pas le crier sur les toits, au contraire ils racontaient partout qu’ils avaient trouvé le chef d’œuvre inconnu de Patinir ou de Caravage. Mais il y en a qui ont du lui en vouloir beaucoup et comme en plus il ne faisait pas ce métier uniquement pour l’argent…

- Oui sa femme m’a dit qu’il partageait le bénéfice avec les propriétaires.

- Quand il achetait directement à des particuliers ou aux enchères lors de la dispersion d’héritages ou de biens de famille, il venait revoir le propriétaire d’origine et partageait le bénéfice.

- C’est rare, j’imagine?

- C’est à ma connaissance la seule personne qui ait jamais fait cela.

- Pourquoi, à votre avis?

Gregor n’avait pas posé la question à Madame Dore.

- On était devenu ami, j’étais d’ailleurs au procès de son meurtrier parce que j’avais de l’estime et de l’affection pour lui, et un soir, nous dînions tous les deux chez moi – j’ai toujours vécu seul- je lui ai posé la question.

- Pourquoi partages tu le bénéfice avec les anciens propriétaires, rien ne t’y oblige?

- Depuis mes années de prison, j’ai beaucoup changé, j’avais déjà changé en prison où je suis devenu clairvoyant, méfiant mais aussi plus confiant, encore un peu plus dur mais aussi plus solidaire. Et dans mon travail je me dis deux choses, la première c’est qu’un jour dans ces familles, dans la vie de ces gens qui ont ces pièces qui m’intéressent, il y a eu quelqu’un, peut être la personne qui est en face de moi qui a eu un coup de cœur pour un tableau, un livre, un objet et que le cours des jours a fait que ces gens doivent s’en séparer et j’aime tellement certaines de ces toiles, certains de ces livres que mon rapport avec eux serait altéré pour un peu – souvent beaucoup – d’argent. La deuxième raison, elle est très bassement pratique, ça se sait que je travaille de cette façon, et tu ne peux pas savoir le nombre de clients que ça m’a permis de rencontrer et encore plus important le nombre de trésors auxquels j’ai pu avoir accès.

- Il a bien dû se tromper quelque fois?

- Oui, il m’avait raconté quelques unes de ses erreurs, dont certaines lui ont coûté très cher- ça le faisait beaucoup rire.

 

Toutes les personnes que Gregor avait rencontrées lui avaient tenu le même type de propos, certains ne pouvaient pas toujours cacher leur jalousie mais il n’y avait personne qui lui en voulait sérieusement assez sérieusement pour le faire assassiner.

Gregor s’était ensuite rendu à Londres, à Bruxelles et à Lyon et chaque fois, les marchands, les antiquaires ou les particuliers lui avaient répété ce qu’il avait déjà entendu- aucune note discordante.

Chaque fois il essayait de se renseigner sur les personnes qui travaillaient avec lui, et chaque fois on parlait de Madame Dore et de mandataires qui achetaient pour son compte. Arrivé à Lyon, il avait fait le tour de la liste que lui avait remis Madame Dore et comme à chacun de ses interlocuteurs il demandait s’il connaissait les autres contacts de Dore, il était sûr de n’avoir oublié personne. Un soir, dans une arrière boutique de la rue Auguste Comte, une marchande âgée lui dit que Dore travaillait aussi avec des italiens.

- Vous les avez rencontrés?

- Non personne ne m’en avait parlé.

- Ils viennent surtout à Lyon

Elle les connaissait, c’était tous des marchands réputés du Nord de l’Italie, elle lui avait donné leurs noms.

 

Gregor était retourné voir Madame Dore. Il appréciait cette femme qui vivait dans une véritable galerie de peinture. C’était une femme intelligente très ouverte, à peine plus âgée que lui.

- Vous resterez dîner ce soir Monsieur Samsa?

- Avec plaisir.

- Dites moi, ce Mermed vous le connaissez bien?

- Oui, je voulais vous le dire quand je vous ai vue il y a un mois, je le connaissais en fait avant qu’il n’assassine votre mari.

- Vous aviez fait un article sur lui, vous m’en aviez parlé.

- Oui mais je le connaissais déjà depuis quelques années.

- Comment l’avez vous connu?

- Je l’ai connu à Sarajevo, lui était dans la légion moi j’étais aller faire mon travail et un soir il m’a permis de ne pas avoir de très gros ennuis, je pense même que sans lui je ne serais pas en train de vous parler.

- Qu’est ce qui s’était passé?

- J’étais avec mon photographe en train de travailler, on sortait d’un immeuble où on avait rencontré une famille pour parler de leur quotidien et en bas de l’immeuble on a été pris à partie par une demi-douzaine de types armés qui voulait notre argent, notre matériel et qui avait commencé à nous frapper. Je peux vous assurer qu’ils ne plaisantaient pas et c’est alors que Mermed est arrivé, il était seul, en civil mais c’était quelqu’un qui avait l’habitude de ce genre de gars, il leur a parlé en un mélange d’allemand – dont il ne connaît que deux ou trois mots, d’anglais et de français et il s’est fait comprendre, il a réussi à leur faire peur ou à les amadouer – je ne sais pas- toujours est il qu’ils nous ont laissé.

- Vous le connaissez bien?

- Oui je pense.

- Vous croyez qu’il a pu avoir un problème avec mon mari?

- Non je sais qu’il ne le connaissait pas.

- Il aurait tué quelqu’un par peur d’une main dans une poche?

- Non, je ne le crois pas, j’en suis même sûr.

- Et un meurtre prémédité?

- Non, je le saurais.

Après un instant de silence, il ajoute,

- Oui maintenant je le saurais.

- Pourquoi dites vous maintenant?

- Depuis qu’il est en prison je le vois souvent, nous nous écrivons beaucoup, il a considérablement changé, c’est devenu quelqu’un d’autre.

- Vraiment??

- C’est une vraie révolution. Je crois – il m’a aidé à le comprendre – que les hommes qui essayent de se retrouver quand ils sont en prison sont vrais. Il faut l’être pour tenir le coup dans un univers aussi hostile que l’est une prison, là où tout n’est qu’hostilité, hostilité des détenus, hostilité de l’environnement qui incite à la paresse, au laisser aller.

- C’est ce que disait mon mari.

Ils avaient bavardé de choses et d’autres et puis Gregor avait demandé.

- Votre mari avait de la famille?

- Personne à l’exception d’un demi-frère qui a habité ici – dans la petite maison, oui celle là- au fond du jardin. Mais je ne l’aimais pas beaucoup et il n’est pas resté. Il a quand même laissé ses affaires dans la maison et son courrier arrive toujours ici. Jecrois que c’est toujours son domicile légal

- Comment s’appelle t’il?

- Dore, Etienne.

- Vous n’avez plus de nouvelles de lui?

- Je l’aperçois de temps à autre.

- Au moment du meurtre de votre mari il était là?

- Oui, il est arrivé quelques instants après.

- De quoi vivait il?

- Il travaillait avec mon mari lui présentait des clients, des acheteurs.

L’après midi était déjà bien avancée, Madame Dore s’était mise en cuisine, il était allé acheter du vin. Il avait besoin d’être seul de réfléchir un peu, il ne pouvait plus mentir même par omission à cette femme il fallait qu’il parle des deux filles de ce Dore père d’une gamine – en imaginant que cela ait été vrai- de ce Dore qui devait être le frère, cet assassinat aurait été une méprise, encore plus horrible. Marcher dans l’air frais du soir l’avait décidé. Il allait raconter toute l’histoire à Madame Dore. Dès qu’il était revenu, elle lui avait dit,

- Nous cherchons la même chose, comprendre ce crime.

- Oui.

Il n’avait rien dit pendant qu’il mangeait trop préoccupé et puis vers la fin du repas, il avait raconté toute l’histoire, l’histoire de Mermed et de Béa, celle de Marie et de lui, leurs amours à tous les deux qui se raccrochaient encore au moins à un souvenir et la disparition des deux filles, et puis leurs doutes.

- Merci de me dire tout cela. Cela n’a pas du être facile, Gregor, vous permettez que je vous appelle par votre prénom? Moi c’est Eliane.

- J’aurais dû vous le dire tout de suite, mais moi non plus je ne savais pas bien ou j’en étais et puis je ne savais rien de votre mari et puis il y avait Mermed. Maintenant que je connais un peu qui était votre mari, qui vous êtes, je crois que sa mémoire et votre intelligence doivent connaître toute cette histoire.

- C’est donc Marie qui a commencé à parler à Mermed?

- Oui

- Et c’est Béa qui a donné l’adresse?

- Oui

- Cette histoire de mari, d’enfant il est clair que ce n’est pas mon mari mais ça pourrait être son frère.

- Alors une confusion? Ils se ressemblaient tous les deux?

- Pas vraiment.

- Mais il avait l’adresse et voyant quelqu’un entrer, il a pu confondre. Si ça se trouve les filles ne savaient pas qu’il y avait deux Dore, deux maisons ici.

- Ce qui est curieux c’est qu’elles aient disparu toutes les deux immédiatement après le meurtre.

- Oui, on a de plus en plus l’impression qu’il s’est fait manipuler.

- L’histoire était crédible, surtout pour quelqu’un aussi amoureux qu’il l’était.

- Oui, mais ça ne change rien au crime.

- Pourquoi n’a t’il rien dit de tout cela au procès?

- Il ne voulait rien dire, il se sentait seul responsable. Il a vécu un an dans le flou après son arrestation, il s’est réveillé lors de la reconstitution et jusqu’au procès – et il continue – il a sondé ce qu’il était ce qui l’avait poussé à frapper et à tuer. Il a décidé que lui seul était coupable, coupable s’il était fait manipuler, coupable s’il n’avait pas compris ce que les filles lui avaient dit.

- C’est ce qu’il a dit au procès.

- Oui, mais sans parler des filles.

- Et maintenant où en est il?

- Il a toujours vécu, depuis sa naissance, avec un sentiment de culpabilité qui l’a entraîné dans la violence, le rejet, maintenant, il est coupable concrètement, sinistrement, il vit avec. C’est difficile à expliquer, il éprouve un remords immense, il n’a jamais voulu cette mort, mais quelque part il voulait commettre un acte qui matérialise cette culpabilité qui était en lui, et il a encore plus de remords maintenant que je lui ai parlé de votre mari et du fait qu’il ne pouvait en aucun cas être père d’un enfant de Béa, mais il vit mieux avec lui-même, il a accepté son histoire et dans son histoire il y a ce meurtre qui ne s’effacera jamais. Il s’est imposé une discipline d’une sévérité totale en prison, la privation de liberté ne lui suffit pas, il la durcit encore.

- Comment y arrive t’il?

- Il a été aidé par des psychologues et puis il travaille seul, recherche dans des livres, dans des conversations avec d’autres détenus, des méditations, une discipline de fer.

Ils étaient restés muets, jusqu'à ce que Gregor sorte une photo où il était avec Mermed et les deux filles.

- Elles ne vous rappellent rien?

Elle avait regardé longuement les photos, très longuement.

- Pourquoi de si belles femmes auraient elles voulu tuer mon mari?

- Je ne sais pas, à part cette histoire qu’elles nous ont racontée, mais elles travaillaient dans le même domaine, alors…

- Je ne les ai jamais vues, elles étaient françaises?

- Je crois

- Vous allez trouver, Gregor, quoique ce soit que vous trouviez, il faudra me dire.

- Bien sûr, Eliane.

Il était parti, sa voiture était dans la rue, un peu avant la maison, la portière du côté conducteur n’était pas fermée à clef, il avait du oublier de la fermer, ça lui semblait curieux, ça ne lui arrivait jamais, surtout à l’étranger. Il avait regardé il ne manquait rien, son poste de radio était là, ses lunettes de soleil et même son appareil de photo était toujours dans la boîte à gants de la Mercedes il avait du oublier de fermer, peut être était il troublé par sa visite à Madame Dore, peut être avait il trop en tête tout ce qu’il devait lui dire quand il était arrivé. Il avait besoin de réfléchir, de se poser au calme quelques heures avant de revoir Mermed, il avait un parloir le lendemain, il avait retenu une chambre dans un hôtel qu’il connaissait en plein Beaujolais, une petite heure pour y aller allait lui permettre de repasser toute la conversation, une bonne nuit – peut être – et le réveil au calme devrait lui éclaircir les idées, demain après midi en arrivant à la prison il saurait quoi dire – ça il le savait déjà, il saurait comment le dire, mais après tout, Mermed était sûrement aussi fort qu’il le disait, c’est vrai tout ce qu’il avait dit à Eliane Dore, mais lui qui l’avait vu évoluer difficilement restait encore prudent. Le lendemain matin, il s’était réveillé assez tard, le petit déjeuner et le trajet jusqu’à Haran avaient été paisibles, il pouvait tout dire à Mermed. Il y avait de la place sur le parking de la prison, où il arriva en même temps qu’une autre voiture qui se gara près de lui, les deux hommes qui étaient dans cette voiture de location ne descendirent pas. Ils étaient sûrement en avance ils avaient peut être le troisième parloir. Depuis qu’il venait voir Mermed, il avait pris l’habitude de regarder les visiteurs, il en reconnaissait quelques-uns uns, il y avait les familles, le plus souvent une mère d’un certain âge accompagnée par un ou deux enfants qui venaient voir le fils aîné, il y avait des jeunes femmes seules qui faisaient des efforts pour être jolies pour leur homme à l’intérieur, et il y avait comme ces deux types dans la voiture des petits groupes de garçons ou d’hommes qui venaient voir qui un complice? Un ami qui n’avait pas eu de chance?

Mermed avait demandé un double parloir, plus facile à obtenir au milieu de la semaine, ils avaient du temps. Gregor lui avait raconté tout ce qu’ils s’étaient dits avec Madame Dore.

- Tu vois, il y a un rapport entre Béa, Marie et Dore, le même travail. Et puis surtout il y a ce demi-frère, cet Etienne Dore qui habitait la bas, c’est le même portail du jardin qui permet d’entrer dans les deux maisons.

- Si ça se trouve ni Béa, ni Marie ne savaient qu’il y avait deux Dore, d’un autre côté tu me dis qu’ils ne se ressemblaient pas vraiment.

- Oui, mais tu n’as pas vu de photo, tu as surtout vu un homme qui entrait à l’adresse que tu avais et tu ne savais pas qu’il y avait une petite maison au fond du jardin, tu ne pouvais même pas le savoir en attendant, on ne la voit pas de la rue, j’ai regardé.

- Il faudrait trouver Etienne Dore.

- Comment?

- Son adresse c’est toujours à Dijon, c’est ce que pense Madame Dore. C’est difficile de lui écrire – j’ai vérifié hier sur votre minitel, je n’ai trouvé aucun Etienne Dore nulle part en France –si on lui écrit c’est pour lui dire quoi? Que tu devais le tuer et que tu t’es trompé, que tu as tué son demi-frère?

- C’est pas évident, mais toi tu pourrais lui dire que tu fais une enquête sur la mort de son frère.

- C’est possible, à part les gens de la prison et Madame Dore personne ne sait que l’on se connaît.

- Tu oublies Marie et Béa.

- C’est vrai et il y a forcément un lien entre Béa et lui ou son frère, forcément puisqu’elles le connaissaient, elles connaissaient ce nom, cette adresse, elles ne t’avaient pas dit son prénom?

- Non j’y ai déjà souvent réfléchi, elles m’ont chaque fois parlé de Dore, sans prénom

- Ce que m’a dit Madame Dore modifie les hypothèses que nous avions en tête.

Et ils avaient envisagé à nouveau toutes les possibilités qui se présentaient à leur intelligence.

- Elles ont pu dire la vérité, toute la vérité Béa avait été mariée – au fait est ce qu’elle t’avait dit qu‘elle était mariée ou qu’elle était avec un type dont elle a eu un enfant?

- Je ne suis pas certain de cela, je suis sûr de l’enfant, de Julie, je suis sûr qu’elle m’en a parlé je suis sûr qu’elle avait une fille, elle ne pouvait pas mentir c’était vraiment dur pour elle d’en parler, elle m’en a parlé toute la dernière nuit avec des mots, une douleur qui étaient véritables.

- Tu sais que je n’ai jamais su son nom…

- Béatrice Tabor, dans ce cas je me serais trompé de Dore, parce qu’elle ne savait pas qu’il y en avait deux.

- Elles ont pu aussi mentir, nous mentir volontairement. Elles te connaissaient, elles t’avaient fait parlé, Marie m’avait fait parlé de toi, elles savaient qu’à l’époque tu étais violent, tu étais ce chien de guerre qu’elles ont pu vouloir utiliser pour se débarrasser d’un concurrent, en présentant cette histoire de la fille de Béa.

- Oui et puis on peut aussi penser qu’elles ont été elles mêmes manipulées par cet Etienne Dore qui voulait se débarrasser de son demi-frère

- C’est possible, c’est curieux parce qu’il était à côté au moment de l’assassinat et qu’à partir de là on a plus eu aucune nouvelle, il a bien fallu que quelqu’un les prévienne.

- Dans tous les cas on a l’explication de leur silence, elles ne pouvaient pas se dénoncer, elles n’avaient rien fait ou elles étaient complices.

- Et si elles avaient écrit, comme ton courrier passait chez le juge d’instruction…

- Elles auraient pu te contacter toi

- C’était risqué aussi, elles connaissaient trop bien à quel point nous étions proches.

- Qu’est ce qu’on va faire? il faudrait essayer de retrouver un Etienne Dore, une Béatrice Tabor et une Marie Duroc.

- Si c’est les vrais noms, et s’ils sont français on peut y arriver par le bureau de Paris et puis je vais continuer ma piste, je vais aller en Italie, de toutes façons je dois y aller, j’ai quelqu’un d’autre à voir dans le nord aussi, je peux prendre un jour ou deux de plus pour voir les marchands italiens dont on m’a parlé à Lyon.

- Sois prudent. Si c’est un type qui a manipulé tout le monde il doit être au courant de ce que tu fais…

 

 

Vers neuf heures – c’est Dimanche – Danielle, Ichebac et Blanc arrivent à la prison.

- Pour le moment on n’a pas rencontré beaucoup de types qui puissent être impliqués dans une affaire pareille.

- J’en ai vu un, dit Blanc.

- Moi deux ou trois peut être.

- Disons qu’à nous trois on en a peut être vu une demi-douzaine.

Blanc, ce matin rencontre des barbares, des gens qui ont été condamné pour actes de barbarie. Il voit d’abord un homme qui sodomisait d’autres hommes avec des tessons de bouteille, des hommes à qui il faisait faire des fellations à des chiens. Il en rencontre un autre qui déféquait dans la bouche des gens qu’il séquestrait. Des types ordinaires qui ont commis des actes monstrueux et qui malgré tout trouvent leur peine trop dure. L’un d’eux s’est même pourvu en cassation, tout seul sans passer par un avocat – aussi inconscient en matière de droit que dans le domaine moral. Il n’invoque pas un problème de procédure, ou plutôt si, il croit que la lourdeur de sa peine est une erreur de procédure… Pour le malheur de la plupart des détenus, il y a des codes de procédure pénale à la bibliothèque et malheureusement certains savent lire et se croient des exégètes qualifiés.

Un Dimanche matin sordide et écœurant et pourtant, il en a vu Blanc en vingt ans de carrière des horreurs. Mais là, devant cette inconscience, ce manque total de remords, il se demande à quoi servent les peines de prison. Ces types recommenceront dès qu’ils en auront l’opportunité. Un dimanche matin sans espoir…

Ichebac n’est pas mieux loti, il voit des pointus, ils ont décidé avec Blanc de se garder ces délinquants. Parmi tant d’autres il rencontre un garçon de vingt sept ans qui a violé sa nièce quand elle avait cinq ans. Il n’éprouve pas d’autre regret que celui d’être enfermé trop longtemps et d’être sans cesse insulté par les autres détenus et méprisé par les surveillants. Si certains sont issus de milieu de misère, lui vient d’un milieu social évolué, il a fait des études supérieures. Son examen psychiatrique dont Ichebac a pris connaissance montre une grande fragilité sentimentale et sexuelle liée aux problèmes familiaux qu’il a connu enfant, mésentente de ses parents, puis séparation. Sa seule expérience sexuelle, avec une étudiante, s’est révélée désastreuse.

- Il aurait fallu consulter.

- Pourquoi? J’étais bien comme ça les femmes m’ont toujours dégoûté.

- Sauf la fille de votre sœur…

- C’était une gosse, elle ne parlait pas, elle ne se moquait pas de moi.

Pauvre marteau, dangereux marteau…

Le type ajoute,

- Vous savez, Papon il devrait être avec nous.

- Pourquoi?

- Il a envoyé des gosses qui subissaient les viols des SS.

Ichebac n’a rien répondu. Papon ne l’intéresse pas plus que ce type. Seules les victimes l’intéressent, il n’y a qu’elles qui pourraient pardonner.

 

Ils se retrouvent pour déjeuner, un peu de calme avant la dizaine de détenus qu’il faut encore voir. Chacun raconte sa matinée. Danielle a vu un élu.

- On peut l’éliminer, comme tous ceux que l’on a vu ce matin, mais il m’a dit des choses assez intéressantes pas pour notre enquête mais sur la prison. Il pense que les avocats, les juges, même nous, personne ne connaît la prison et il dit que malheureusement nous croyons tous la connaître parce que nous y venons souvent. Personne ne connaît, d’après lui la violence qui y règne– lui me dit que tous les règlements de compte et il y en a beaucoup sont organisés. Que ce soient des leçons, du racket, des agressions sexuelles, rien n’est laissé au hasard et les victimes ne se plaignent pas, elles sont tombées dans les escaliers ou en faisant du sport… Les rares qui parlent sont des balances et pour eux ça devient encore pire. Il m’a dit aussi que ça pouvait être un endroit exceptionnel pour qu’un homme se transforme complètement, il a vu quelques détenus qui y arrivaient, il m’a cité Apollinaire qu’un séjour de six jours avait marqué à jamais.

- Je ne crois pas que la majorité des détenus changent ici.

- Non quelques-uns uns seulement. Il m’a aussi dit, il le vit, le voit, l’entend tous les jours, que l’examen qui a le plus fort taux de succès en France c’est celui de la récidive.

Il est l’heure de retourner à la prison et recommence le rituel des gardiens qui accompagnent les détenus. Ils sont usés tous les trois, trop de cigarettes, trop de mythomanie, trop de misère et cette atmosphère de la prison qui passe sous toutes les portes des cellules, trop de doutes sur leur enquête sur la façon de la mener. La commissaire s’en veut d’avoir imposé cette épreuve aux deux inspecteurs, ces heures d’interrogatoires pour déboucher peut être nulle part. Au fait elle a oublié de rappeler Rolles pour savoir si le technicien EDF a reconnu Costani, non c’est demain qu’il le voit.

On frappe à la porte du bureau.

- Oui?

- Je peux faire entrer le détenu suivant, madame le commissaire?

- Qui est ce?

- Mermed, c’est le dernier pour vous.

- Je n’ai pas encore vu son dossier, je le lis et je viens le chercher.

Elle consulte les documents, soupire, encore un assassin…

- Bonjour madame

- Bonjour monsieur, nous menons une enquête d’environnement sur tous les détenus.

- Pourquoi?

- Vous savez que l’on a trouvé un cadavre dans la prison, nous essayons d’établir s’il y a un lien entre ce cadavre et un détenu ou un surveillant. Nous tentons de voir si dans l’entourage des prisonniers, amis, famille, relations, il y a une personne qui corresponde au signalement que nous avons.

Jusqu’à présent elle n’a pas été aussi prolixe, mais puisque c’est le dernier, ça n’a plus d’importance, et puis elle a du temps.

- Mermed né le…

Elle lui demande de confirmer tous les points de son état civil, et

- Pourquoi vous êtes vous engagé dans la légion?

- La fin de ma crise d’adolescence.

- Oui, mais pourquoi la légion?

- Je voulais savoir si j’étais capable de réussir des examens, je n’en avais jamais passé à l’école, et ceux de l’entrée à la légion sont durs.

- Est ce que cela vous a plu?

- La légion?

- Oui.

- Beaucoup.

- Pourquoi?

Mermed explique le sport, la discipline, les missions à l’étranger sur tous les points chauds. Il parle beaucoup, bien, il est content d’être interrogé par une femme, même si c’est un flic, il en voit si peu… en plus elle est très belle.

Elle allume encore une cigarette.

- Vous en voulez une?

- Je ne fume pas.

- Et ce meurtre?

- Une discussion qui a mal tourné.

- Une discussion pour une place de stationnement c’est vraiment n’importe quoi, un mort et vous quinze ans de prison.

- Oui…

Il cache quelque chose, elle en est sûre, il y a du flou dans son oui, ses yeux sont partis bien loin.

- C’était la seule raison?

Elle a deviné, bon sang ces bonnes femmes avec leur intuition…

- Oui, j’étais très violent à l’époque.

- Plus maintenant?

- Je ne crois pas.

Il faut que je le fasse parler.

- C’est comment la prison?

- Une prison.

- C’est dur?

- A part les portes fermées ça tient plus du club de vacances que d’autre chose, il n’y a aucune discipline.

- Pardon?

C’est le premier détenu qui lui parle de cette façon, non il y en a eu un autre.

Ce garçon donne une impression de calme. Son dossier dit qu’il a suivi une thérapie qui a eu de très bons effets.

- Vous avez suivi une thérapie?

- Oui, pendant deux ans.

- Vous êtes sûr d’avoir dominé votre violence?

- Ici on ne peut être sûr que de ce qui se passe ici, c’est un endroit dur, il faut se faire respecter, j’arrive à le faire sans violence. Comment ce sera dehors? Je ne sais pas mais je crois que j’ai beaucoup changé.

- Depuis la fin de la thérapie, vous n’avez plus d’aide. Vous avez peu de visites

- Uniquement mon ami Gregor, quelque fois ma tante et ma sœur.

- Gregor?

- C’est un journaliste allemand Gregor Samsa.

- Je connais, enfin ce qu’il écrit, vous le connaissez depuis longtemps?

Lui, il a tout son temps, une rupture dans son emploi du temps, c’est une pause et puis il fait un temps tellement épouvantable qu’il est aussi bien avec cette femme qu’en promenade et il aime discuter. Et c’est une inconnue, il se sent en confiance sûr de lui, les autres ne peuvent plus l’atteindre. Il sait, il l’a senti qu’elle a deviné qu’il n’avait pas tout dit mais il saura s’arrêter à temps. Il lui parle de son amitié avec Gregor de l’article qu’il avait fait sur lui juste avant son arrestation. Et il lui dit qu’il continue de travailler tout seul, le psychiatre qui le suivait lui avait recommandé quelques livres de psychologie, et lui qui n’avait jamais lu s’est mis à la lecture d’abord des livres sur les rapports père fils, puis des livres sur la guerre, la stratégie, les causes des guerres, les raisons pour lesquelles des hommes se battaient, se tuaient pour des idées religieuses ou politiques, et il avait commencé à s’intéresser à la philosophie, aux religions. Il s’était mis à lire tellement qu’il s’était fait enlever la télévision de sa cellule.

- Il y a un détenu qui m’a dit que je finirais moine Zen, il m’appelle le légionnaire moine.

Il n’en parlait jamais – sauf à Gregor – mais elle comprenait.

- Pourquoi moine?

- Il trouve que je m’impose une telle discipline ici que petit à petit ma cellule ressemble à une cellule de moine.

Il lui a parlé du rythme de ses journées, c’est un emploi du temps chargé, laissant très peu de place au repos et à l’inactivité, il lui explique qu’il se lève tous les matins vers deux heures.

- La nuit est le seul moment sans bruit.

Et puis que tout ce qu’il fait, même les toutes petites choses, la vaisselle, l’entretien de sa cellule, il les fait maintenant à la perfection.

A ce moment Ichebac entre dans la pièce,

- Vous avez terminé Commissaire?

- Encore quelques questions, restez Jean Paul.

Mermed se dit que c’est fini, le mirage de cette confiance est passé.

- Vous avez décrit votre sœur, et vos amies vous deviez en avoir à la légion?

A part à Gregor il n’a jamais parlé de Béa, cette fille c’était trop lui même, elle savait tout de lui, y compris ce que lui n’a découvert que plus tard pendant la prison, il se souvient qu’un jour elle lui avait dit:

- Tu sais Mermed, ce que tu as vécu quand tu étais jeune, ce qui t’a déréglé, beaucoup de garçons l’ont vécu, tu n’es pas le seul à avoir connu une situation pareille.

C’était bien beau de lui dire ça, mais c’est lui qui l’avait vécu. Enfin il ne parlera jamais de Béa.

- J’avais des copines, bien sûr.

- Vous vous souvenez de leurs noms et de leurs adresses?

Il avait donné des noms – ceux dont il se souvenait- et puis il avait décrit celles dont il se souvenait.

- Merci Monsieur Mermed, au revoir.

 

 

Mermed est rentré dans sa cellule. Ce matin il n’a pas pris sa douche, il voulait y aller cette après midi, mais il y eu la commissaire.

- Surveillant, je peux aller à la douche?

- Non.

- Pourquoi?

- Parce que c’est non.

- Mais…

- Il n’y a pas de mais. Le Chef ne veut pas que les douches soient ouvertes cette après midi.

- Pourquoi?

- Mermed, les voies du Chef sont impénétrables comme celles de Dieu.

Ca fait du bien d’entendre ça. Ma cellule est fermée mais une clef l’ouvrira un jour, il y a des têtes qui resteront toujours fermées. Ce qui le fait repartir dans une de ses méditations. Je n’ai pas choisi ma cellule, ici je ne suis pas dans une cellule de moine bien que je vive comme un moine – il a raison le Gros – mais mon esprit est libre, il n’a jamais été aussi libre et il est beaucoup plus libre que celui de ceux qui ont les clefs pour sortir. Est ce que je n’ai pas voulu venir ici? Il n’y a que le Grand qui croit que l’on est venu ici parce que nous le voulions, sauf les fous; si on l’écoute soit on est maso soit on est fou. J’ai jamais voulu tuer ce Dore. Je l’ai tué parce que j’avais appris à me battre, à réagir au moindre signe de danger. Mais je ne voulais pas qu’il meure, je voulais vivre avec Béa, ma Béa tu m’as caché tant de choses, sauf le plus important tu m’as montré ton amour tu m’as appris la tendresse. C’est vrai qu’il y en a beaucoup qui acceptent d’être ici parce qu’ils y sont mieux que chez eux, le Taré il est comme ça, pourquoi est ce qu’on l’appelle le Taré? Moi j’étais tellement bien, j’aimais mon métier, j’avais Béa, c’est vrai je ne perdais pas de temps à réfléchir. L’illusion de Béa me suffisait. Je n’ai jamais décidé de venir ici, je ne l’ai jamais prévu, rien à voir avec le Chauve, je ne viens pas y passer du temps entre deux braquages. Eux ils ont choisi moi non. Le Grand dit que l’on choisit toujours, que personne ne nous force, que l’on sait qu’il peut y avoir des conséquences comme la prison et que l’on est d’accord avec ces conséquences. C’est vrai que j’ai tué Dore et que je suis rentré au quartier attendre d’être arrêté. Et puis ça ne change rien. Il faut que j’en parle avec Gregor. ça aurait pu être lui…

C’est l’heure du repas, il va encore y avoir les cannellonis du dimanche soir.

- Il n’y a rien d’autre?

- Non

- Je vais me faire cuire quelque chose.

- Qu’est ce que tu vas faire?

- Des pâtes…

- Avec quoi?

- Un peu de beurre.

Le Rital qui est à la gamelle en même temps que lui est horrifié.

- Tu vas pas mettre du beurre, mets de l’huile d’olive, je t’en passe.

- Non merci je n’aime pas.

 

 

Pendant que Mermed fait chauffer son eau, il pense à Gregor qui était allé en Italie pour rencontrer les marchands dont on lui avait parlé à Lyon. Il terminait en même temps son article sur le type qui avait poussé le prix Nobel du haut de son escalier – l’écrivain était mort et l’on avait cru au suicide jusqu’à ce que l‘assassin se dénonce.

Tous les marchands italiens lui avaient dit les mêmes choses, qu’il avait déjà entendu en France: respect professionnel avec souvent un peu de jalousie. Un soir il avait dîné avec Voce leur correspondant à Milan à qui il avait parlé de Dore.

- Tu en avais entendu parler?

- Oui il a découvert des œuvres tellement importantes, ça avait fait beaucoup de bruit.

- Tu sais avec qui il travaillait ici?

- Oui.

Voce lui avait donné le nom de gens qui étaient ceux que Gregor avait vus et il en avait ajouté deux autres.

- Attends, le premier il est mort il y a un an ou deux, une mort curieuse, il venait de retrouver – il travaillait un peu comme Dore en ce qui concerne la recherche – oui c’était un Greco du temps où il était en Italie.

- Le deuxième?

- C’est une sorte de courtier.

- Tu connais son nom?

- Angelo.

- Angelo?

- Je ne connais pas son nom de famille.

- On peut le trouver où?

- Il habite dans la région, ici, où exactement je ne sais pas.

- Il a un magasin?

- Non

- Comment peut on le rencontrer?

- Les ventes, les galeries, les expos.

- Il est comment?

- Un gars de notre âge, pas très grand, beau type, toujours élégant, mais il a une drôle de réputation, il a fait un peu de prison.

- Pourquoi?

- Impôts.

- C’est pas vraiment exceptionnel ici.

- Non mais il y sûrement d’autres choses, il y a des bruits autour de lui, mais on est au pays du bel canto, l’air est dans l’air.

- Je ne vais pas lui courir après j’ai vu assez de gens.

- Je vais quand même essayer de retrouver son nom.

Ils s’étaient quittés. La voiture de Gregor était devant l’hôtel. Il y avait laissé son dossier sur le Nobel, il était allé le chercher, sa voiture était ouverte, elle avait été fouillée, ses papiers étaient éparpillés sur le siège mais tout était là. Il l’avait signalé à l’hôtel.

- ça arrive souvent, vous pouvez porter plainte, mais…

- C’est inutile, je sais, sauf pour l’assurance, j’irai demain matin.

C’était la deuxième fois, à Dijon il avait pensé qu’il avait oublié de fermer sa portière mais elle avait du être ouverte. Et puis ces deux types à côté de lui sur le parking de la prison, ça lui revenait, ils étaient partis en même temps que lui, et il était presque certain d’en avoir vu la veille au soir en prenant l’apéritif avec la galeriste.

Est-ce qu’il y avait des gens que l’un de ses articles dérangeait? Mais lequel, comment savoir? Ce n’était pas le Nobel, les papiers étaient toujours là, alors? Qui est ce qu’il dérangeaitaujourd’hui? Il avait déjà eu des problèmes quand il avait enquêté sur les mercenaires européens qui louaient leurs services en Afrique et ailleurs. Il fallait qu’il fasse attention, qu’il regarde autour de lui. Il avait raconté tout cela à Mermed.

- Tu les reconnaîtrais?

- L’un d’eux oui l’autre je suis moins sûr.

En rentrant chez lui, il avait croisé le type de l’apéritif dans une station service. Ils ne se cachaient même pas…

Madame Dore l’avait appelé chez lui.

- Gregor?

- Bonsoir Eliane.

- J’ai retrouvé des photos, j’aimerais bien vous les montrer.

- Elles sont si importantes?

- J’en ai l’impression, mais je ne veux pas vous faire de fausse joie, je pourrais vous les montrer samedi, si vous avez un moment, je serai tout le week end chez ma sœur à Heidelberg.

Ils avaient convenu de se retrouver chez Gregor, sa sœur la déposerait le samedi vers deux heures.

- J’aurais pu aller chez votre sœur.

- Elle devait venir à Francfort, et comme vous avez tous vos documents ici c’était plus pratique.

Elle avait pris une enveloppe dans son sac, elle en avait sorti trois photos.

- Après votre dernière visite j’ai recherché dans toutes les photos professionnelles de mon mari, il y en a beaucoup, des photos à des ventes, des photos lors du vernissage des expositions et j’ai trouvé ces trois photos. Regardez, elle avait tendu les trois photos, deux avaient été prises lorsqu’il avait remis le Leonard et l’autre avait été prise lors d’une exposition à Drouot. Sur les deux premières photos il y avait Béa et Marie avec un homme assez jeune, brun.

- C’est bien elles…

- Et sur la troisième photo?

- C’est Béa avec le même homme.

- Je peux revoir les photos que vous m’avez montrées à Dijon?

Il était allé les chercher avec d’autres.

- Il n’y aucun doute.

Ils étaient restés sans parler.

- Depuis que j’ai vu ces photos, je me suis dit que votre ami a du être envoyé pour d’autres raisons que celles qui lui ont été données.

- Oui, on a été manipulé, moi aussi, mais c’était quand même le hasard si on les a connues et c’est en connaissant Mermed qu’elles l’ont envoyé vers votre mari, il était tellement amoureux de Béa…C’était facile. Mais est ce que le meurtre était prévu? Ou est ce que ça a été seulement une intimidation qui a mal tourné?

- Est-ce qu’elles ne le connaissaient pas assez bien pour savoir que sa violence pouvait aller jusqu’au meurtre?

- C’est possible, bien machiavélique mais possible. Elles ont pu être manipulées aussi, par qui?

- Par ce type sur la photo, on m’en a parlé en Italie, enfin je pense que c’est lui. Est-ce que ça vous ennuie que je scanne vos photos et que je les envoie par fax à Voce, notre correspondant à Milan, c’est celui qui m’a parlé de ce type.

- Pas du tout, j’ai autant envie de savoir que vous. Vous faites une vraie enquête policière…

Il avait envoyé immédiatement les photos à Voce. Ils avaient bavardé en attendant que la sœur d’Eliane vienne la chercher.

- Vous me tenez au courant, Gregor?

- Bien sûr, j’oubliais, je pense que je suis suivi depuis quelque temps, ça m’était déjà arrivé, c’est peut être en rapport avec nous, faites attention.

 

Le lundi, Voce l’avait appelé.

- C’est bien l’homme dont je te parlais qui est sur les photos que tu m’as envoyées. J’ai retrouvé son nom: Costani, Angelo Costani.

- Tu ne sais toujours pas où il habite?

- Non.

 

Quelques jours plus tard il était avec Mermed.

- Tu l’as trouvé ce Costani?

- Non pas encore mais je pense que l’on va y arriver.

- Tu m’as fait un jeu de photos?

- Bien sûr, tu peux les passer à la fouille?

- Oui, les photos pas de problèmes.

Ils n’avaient pas parlé d’avantage, c’était il y a quinze jours et Gregor revenait mardi, dans deux jours. Il voulait regarder ces photos regarder comment Béa regardait ce type, si elle le regardait comme elle le regardait lui. Les photos de la remise du Leonard avaient été prises avant qu’il ne connaisse Béa, la troisième datait de son séjour en Guyane, quand Béa était venu l’attendre à Roissy.

Depuis deux semaines il regardait ces photos, et il cherchait dans son regard, dans ses gestes et dans son souvenir si elle l’avait aimé ou si elle lui avait menti. Ce n’était pas possible qu’elle ait menti tous ces mois, toutes ces nuits. Et pourtant il avait été envoyé chez Dore, en plus un type bien, un type qu’il aurait aimé connaître. Est-ce qu’il devait écrire à sa femme? Il faudrait peut être un de ces jours.

- Non Mermed, soit tu décides d’écrire soit tu décides de ne pas écrire.

- J’écrirai,

- Quand, Mermed, quand?

- Mercredi, je demanderai à Gregor ce qu’il en pense.

- Encore une fuite,

- Non pour savoir si c’est une bonne idée lui il connaît Madame Dore,

- C’est pas Gregor qui va faire la lettre,

- Non mais il me dira comment elle la recevra.

- C’est par grandeur d’âme que tu veux écrire à la femme de l’homme que tu as tué? Tu veux quoi, Mermed, tu veux qu’elle dise il est quand même gentil l’assassin de mon mari?

- Non je n’ai pas besoin que l’on pense quoique ce soit de moi, je n’en ai plus besoin, je pense pour moi, j’existe, ça me suffit, j’ai eu tant de mal à y arriver.

- Ta gueule Mermed l’ancien, maintenant il y a Mermed le jeune, il n’y a plus rien à voir.

- Qu’est ce qu’il m’a dit le Grand? Ah oui que nos âmes nous avaient haï à cause des mauvais traitements qu’on leur faisait subir et que maintenant elles n’ont plus peur de nous. C’est vrai que je me suis haï pendant ces années et que ça m’a mené dans ce trou noir pendant un an et c’est vrai que je me hais plus, je ne m’aime pas non plus, ça je ne le pourrai jamais,

- Arrête, Mermed,

- Il m’a dit, le Gros, tu prends du plaisir à t‘entendre te dire ça tu y prends du plaisir et bientôt tu vas t’adorer. Adorer un tueur, m’adorer d’avoir tué Dore?

- Oublie les mots, arrête la psy Mermed, continue ta vie donne lui encore plus de discipline, ça te fait du bien, on reparlera de tout cela, t’es pas encore Mermed le jeune, plus Mermed l’ancien t’es…t’es quoi, un trait d’union.

- Il m’a dit qu’il l’avait trouvé eu ce truc des âmes qui nous haïssent, le Grand? Je ne m’en souviens pas, il faut que je lui demande. Il m’embête, il me prend la tête reviens Béa, reviens, je sens qu’elle va revenir, qu’elle n’est pas loin. Quel fouineur ce Gregor, quel journaliste, il veut retrouver Marie autant que je veux Béa. Il veut savoir aussi,

- Mermed, tu réussis même à être plus bête que l’ancien et c’est pas facile.

- Je suis le type de tous les exploits en matière de bêtise, me faire avoir par deux filles, aujourd’hui je ne serais pas fait piéger,

- tu penses…

- Si le nouveau il pense, il sait, il est lucide.

- Il se ferait avoir de la même façon

- Est-ce qu’elle savait ce qu’elle me demandait? …Mais c’est moi qui lui ai demandé, et puis ce mec c’est qui, son frère?

- rêve pas c’était son mec

- Non comment tu le sais?

- Je vais montrer les photos au grand et lui raconter toute l’histoire,

- Non débrouilles toi tout seul, je lui dirai demain, il n’en parlera à personne.

- Ca sert à quoi, d’avoir l’air d’un imbécile?

- Il comprendra,

- Espère Mermed, il n’y a plus d’espoir rien que des jours à vivre, fais comme tu veux,

- J’en ai assez de ne rien pouvoir dire ou faire sans que l’autre me parle,

- L’autre c’est toi, Mermed,

- Ecoute moi il faut que j’en parle à quelqu’un il faut que je sache,

- Tu ne tiendras jamais le coup,

- C’est ça qui te fait peur?

- Un peu

- Je tiendrai quoique j’apprenne tu es sûr de toi?

- Oui,

- Quel pas, maintenant tu es sûr de toi? Il n’y a que trois ans que tu utilises ta tête pour réfléchir et tu es sûr de toi? Trois ans c’est le temps qu’il faut pour savoir lire des mots et toi en trois ans tu as appris à lire ton âme, tu plaisantes,

- Non je la connais et je commence à la supporter, je te supporte bien toi,

- Alors vas y parle lui au grand, parle lui demain comme ça tu pourras le dire à Gregor mardi, lui il y a longtemps que c’est le nouveau Gregor.

 

Arrivés au commissariat les trois policiers font le point.

- Nous avons vu tous les détenus, sans tenir compte des données objectives que traitent les informaticiens est ce que certains détenus pourraient être mêlés à ce crime?

- Peut être quelques-uns uns, mais dans l’entourage de la plupart de ceux que j’ai vus, je ne crois pas qu’il y ait des gens pour monter une mise en scène pareille.

- C’est la question et c’est le mot et c’est bien parce qu’il y a eu mise en scène compliquée qui nécessitait une organisation, une connaissance des lieux, une absence de scrupule et de l’audace que je suis toujours convaincue qu’un détenu y est mêlé d’une façon ou une autre, ceux qui ont monté cela avaient un message à faire passer à quelqu’un qui n’a pas tout dit et dont, pour une raison que nous ignorons, ils ont peur qu’il parle.

- C’est bien compliqué.

- Mais efficace.

- Combien de détenus parmi ceux que vous avez vu pourraient avoir des choses à cacher?

Ils se concertent et décident que cinq détenus doivent être revus, l’Elu, le Grand, le Marseillais, le Gros et Mermed..

Ils laissent les éléments qu’ils ont récoltés aujourd’hui sur les bureaux des informaticiens et rentrent chez eux, Danielle appelle son père.

- Voilà, tu connais tous les types que j’ai vus.

- Il y en a qui pourraient être liés à cette affaire?

- On en a retenu cinq.

- Vous allez les revoir?

- Oui, lundi après midi. , Je les reverrai avec Ichebac.

- Tu sais que c’est un tout bon flic.

- Je sais, il a été bien formé.

 

 

à suivre

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