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Souvenirs de la maison des à-côtés

Roman

21 Décembre 2015 , Rédigé par Mermed Publié dans #Roman

J'ai écrit ce roman en vingt-trois jours, dans une cellule individuelle; cela pour que vous soyez indulgent, non pour le sort du détenu, mais sur les difficultés d'écrire sans dictionnaire, avec peu de lumière et  beaucoup de bruit;  je ne l'ai pas corrigé.

J'ai écrit ce roman en vingt-trois jours, dans une cellule individuelle; cela pour que vous soyez indulgent, non pour le sort du détenu, mais sur les difficultés d'écrire sans dictionnaire, avec peu de lumière et beaucoup de bruit; je ne l'ai pas corrigé.

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Mermed

 

Dark shall be my light and night my day;

To think upon my pomp shall be my hell.

Shakespeare
Henry VI (2ème partie)

 

 

1

La grande plaine est balayée par des vents inconnus que la petite colline détourne à peine avant qu’ils ne s’engouffrent dans la prison par les interstices des fenêtres de toutes les cellules. C’est un soir d’hiver, le vent a succédé à la neige qui est tombée pendant une grande partie de l’après midi.

La prison de Haran est calme. Il est sept heures. Les détenus ont fini de manger depuis plus d’une heure. Toutes les cellules ont été refermées avant que l’équipe des gardiens de nuit ne prenne son service.

La télévision est allumée presque partout, et comme chaque soir les acteurs spécialistes des techniques de combat font des audiences exceptionnelles. Une soirée routinière dans une prison ordinaire où quelques détenus ont délaissé les joies de la télévision pour lire, écrire ou rêvasser.

Le Marseillais dans sa cellule, peint. Il s’est aperçu, lors de ce séjour, qui n’est pas le premier, qu’il est capable de peindre et même bien. Il n’a pas encore osé faire autre chose que des reproductions, à partir des livres qu’il trouve à la bibliothèque. Le dernier tableau qu’il a donné à sa femme était une vue du village d’Auvers sur Oise de Van Gogh. Un spécialiste de la chourave d’antiquités et de tableaux lui a dit qu’il était réussi. Il travaille maintenant sur un Monet. Un jour, bientôt, il fera ce qu’il voit, ce qu’il sent. Un détenu lui a proposéde travailler ensemble un tableau et un texte sur un sujet qu’ils choisiront.

Il y a aussi une cellule dans laquelle un détenu prie. Les autres prisonniers l’ont appelé l’Abbé. Sa prière c’est la lecture de toutes les hagiographies et son langage celui de toutes les imitations de Jésus Christ.

L’Elu, comme tous les soirs, écrit son livre sur la prison, le système judiciaire. Ce sera un document de plus, peut être intéressant s’il arrive à gommer la fausse ironie qui dissimule, souvent maladroitement, son vrai désarroi.

Mermed lit, mais son esprit, ce soir a du mal à se fixer. Le livre qu’il a commencé à lire le ramène quelques années en arrière, quand il avait fuit un monde dans lequel il ne trouvait pas sa place, en s’engageant dans l’armée.

Il y a bien eu du vacarme une demi-heure plus tôt quand un prisonnier, en faisant chauffer de l’eau avec son toto mal bricolé, a fait sauter les plombs, privant ainsi tout l’étage du film, mais tout est rentré dans l’ordre au bout de quelques minutes. C’est d’ailleurs comme cela tous les soirs, et c’est sûrement toujours le même. Tous maudissent et insultent celui dont, ils en sont certains, même s’ils ne l’ont pas encore identifié, la mère se prostitue.

C’est une nuit calme, une nuit normale. Dans le poste central de surveillance, les deux gardiens et le brigadier sont devant les écrans de contrôle. Les caméras sont installées de manière à pouvoir surveiller tous les étages ainsi que tous les locaux annexes et les espaces extérieurs, la cour de promenade, le terrain de sport, les grillages et les murs d’enceinte. Là aussi tout est calme.

 

Le changement de gardien dans les quatre miradors, un à chaque angle du mur d’enceinte a eu lieu à trois heures et quart. C’est Toubal qui est au mirador de l’angle sud. De son poste il voit toute la façade est du bâtiment principal ainsi que la cour de promenade et la cuisine. Depuis un moment il regarde en direction du recoin qui est entre la cuisine et la cour de promenade de l’autre côté des grilles. Il lui a semblé apercevoir de la fumée. Effectivement il y en a de plus en plus, il se penche et voit quelques flammes, il appelle aussitôt le poste de surveillance,

- Chef, il y a le feu dans le recoin derrière le sas. Vous devriez aller voir.

- J’envoie quelqu’un.

Aussitôt il dit à Dedan, l’un des deux gardiens qui est avec lui au poste, devant les écrans:

- Toubal dit qu’il y a des flammes dans le recoin, va voir ce qui se passe.

Dedan sort du poste, le Chef ouvre la porte du sas et la referme dès que Dedan est sorti. Quelques minutes plus tard celui ci sonne, le Chef lui ouvre le sas à nouveau et Dedan rentre dans le poste.

- Il y a un feu dans les cartons qui ont été amenés cette après midi par la papeterie.

La grande papeterie industrielle de Henoke est l’entreprise pour laquelle travaille une quarantaine de détenus qui font de l’encartage et du façonnage, ce qui leur permet de cantiner chaque mois de façon confortable. Il y a toujours un stock de cartons sur palettes qui contiennent le travail à faire. Les palettes de travaux terminés repartent régulièrement dans les entrepôts de la papeterie à Henoke, ville moins importante que Haran, à environ quatre vingt kilomètres.

- ça a l’air grave?

- J’ai commencé à écarter les cartons qui ne sont pas touchés, le feu n’ira pas loin, mais il faudrait qu’on y aille avec des extincteurs.

- Je vais réveiller Hazo. A deux, vous y arriverez?

- Oui, sans problème.

Vingt minutes plus tard, Hazo et Dedan reviennent:

- ça y est, Chef, le feu est éteint.

- Pas de dégâts?

- Les quelques cartons qui ont brûlé, sinon rien, enfin apparemment, on ne voit rien la bas il n’y a toujours pas de lumière, mais avec les torches on a rien vu. C’est pas plus grave que le feu de matelas chez les mineurs hier matin.

Souvent, les mineurs mettent le feu à leur matelas, les gardiens en ont l’habitude et ils ont appris à éteindre ces incendies et à apprécier rapidement les risques et les dégâts.

- Vous allez quand même surveiller régulièrement, disons toutes les vingt minutes.

- Bien, Chef.

- Je ne vais pas déranger Lemek et Gomer maintenant. On leur dira quand ils arriveront.

- Il faudrait peut être dire à Toubal ce qui s’est passé.

-Oui, je m’en occupe.

Il informe Toubal, se dit qu’il a raison de ne pas prévenir le directeur et le surveillant Chef tout de suite – pas la peine d’avoir Lemek et Gomer sur le dos.

- Qu’est ce qui a pu se passer?

- ça doit être un mégot mal éteint jeté pendant la promenade, et avec ce vent…

- Oui, peut être; on essaiera d’y voir plus clair tout à l’heure. Je vais faire mon rapport tout de suite, on verra bien avec Gomer. Il n’y a rien eu cette nuit? …

- Non aucun mouvement, dit Dedan.

- Hazo, maintenant que tu es debout, tu vas refaire une ronde, avec appel, tu attends qu’ils te répondent, vas-y aussi, Dedan. Faites deux étages chacun.

- Bien, Chef.

Un quart d’heure plus tard, Hazo et Dedan reviennent au poste.

- Ils sont tous là. Quatre vingt un au quatrième, soixante quinze au trois,

- Et soixante sept au deux et quatre vingt trois au premier.

- Je termine mon rapport, n’oubliez pas de contrôler l’incendie.

- J’y vais, dit Médan.

- Hazo, prépare-nous du café.

- Tout de suite, Chef.

__________________________

La fin de la nuit a été calme. L’incendie est bien éteint. A sept heures, les détenus commencent à se réveiller et tous les gardiens de jour sont arrivés. L’équipe de nuit commence à repartir, mais pas tout le monde

- Toubal, Dedan et Hazo, vous restez, on attend Gomer tous les quatre,

dit le Chef.

Quelques minutes après sept heures, le surveillant Chef Gomer arrive et comme chaque jour, il vient au poste:

- Salut les gars. Tout va bien?

Le Chef explique ce qui s’est passé, apparemment aucun dégât,

- J’ai quand même fait faire un appel dès que l’incendie a été éteint. Tout était en règle.

- A quelle heure l’incendie?

- Toubal me l’a signalé à quatre heures et quart, et Dedan y est retourné toutes les vingt minutes pour être sûr que c’était bien éteint.

- Je vais voir, ouvrez-moi le sas, Chef.

Gomer revient au bout de quelque instant.

- C’est froid. On ne voit encore pas grand chose, mais je n’ai pas l’impression qu’il y ait des dégâts, à part les cartons, c’est le contremaître de la papeterie qui verra. Comment est ce qu’il a pu prendre ce feu?

- On a pensé que c’était un mégot mal éteint, avec ce vent... Dedan nous a dit qu’il a eu le feu chez lui comme ça, un mégot qui avait été jeté, le feu qui avait couvé quelques heures et puis d’un coup tout avait brûlé.

- C’est vrai, j’y étais. On regardera de plus près dès qu’il fera jour. Le contremaître arrive à quelle heure?

- Huit heures.

- Vous n’avez pas prévenu Monsieur Lemek?

- Non, on n’a pas voulu le réveiller, ni vous.

- Je monte au bureau, je le verrai, vous m’avertissez dès que le gars de la papeterie arrive et vous lui dites de m’attendre, j’irai avec lui.

Les étages commencent à s’animer, l’eau chaude pour le petit déjeuner est distribuée dans les cellules. Pour beaucoup de détenus cette distribution sert en même temps de réveil. Ils en profitent pour vider leurs poubelles. Après le café, ils peuvent aller prendre leur douche.

Vers sept heures et demi, Gomer rappelle le Chef.

- On attendra pour envoyer les gars à l’atelier. Je veux être sûr qu’il y a assez de travail avec les cartons qui n’ont pas été touché. On verra avec le contremaître.

A huit heures le directeur et le contremaître entrent dans la prison en même temps. Gomer, qui de sa fenêtre les a vus arriver est dans le sas quand ils y pénètrent à leur tour. Il les met au courant et accompagnés du Chef, ils se rendent sur les lieux de l’incendie.

Il y avait quatre palettes d’un côté, une dizaine de l’autre dans ce qui est devenu un entrepôt non fermé sous la dalle du premier étage, en prolongement de la voie de passage qui après le sas, permet aux camions de livrer la nourriture et tous les matériaux nécessaires à l’entretien des bâtiments et bien sûr les marchandises de la papeterie. Comme l’atelier est juste à côté, au rez de chaussée du bâtiment principal, c’est l’endroit le plus commode et le plus sûr pour déposer les cartons.

Le feu a pris du côté des dix palettes qui ne sont plus qu’un tas de cendres froides.

- Vous croyez que vous allez pouvoir travailler aujourd’hui?

- ça m’étonnerait, il faut que je fasse l’inventaire et que je refasse le plan de travail.

- La première chose à faire c’est de dégager tout ça pour que vous y voyiez plus clair, dit le directeur. Gomer, faites envoyer quatre gars pour s’en occuper avec Monsieur et Tabach.

Tabach est le surveillant qui règne sur l’atelier. Le directeur ajoute:

- Les autres restent en cellule pour le moment.

Un quart d’heure plus tard les quatre travailleurs sont au rez de chaussée, devant l’atelier. Les autres ont été prévenus qu’il y a eu un problème d’approvisionnement et qu’ils descendront plus tard. Tabach les amène vers les cartons et leur explique ce qu’il attend d’eux:

- Vous débarrassez tout.

- On y met où?

- Vers la cuisine, ça sera plus facile à charger ensuite.

Les quatre détenus commencent à déblayer avec des pelles et des brouettes. Le travail avance doucement, ils n’ont pas l’habitude de cadences de travail élevées. Le contremaître vérifie au fur et à mesure si, par hasard, il pourrait récupérer quelque chose, quand il reste cloué sur place, figé, il a du mal à parler quand il appelle Tabach.

- Regardez…

- Quoi?

- Là…

Et Tabach voit le pied qui dépasse sous des cendres.

- Ce n’est pas croyable, je vais prévenir Gomer. Ne touchez plus à rien.

Tabach montre ce qu’ils ont trouvé à Gomerqui dit au surveillant de faire remonter les quatre détenus et de boucler tout le monde dans les cellules – aucune exception.

- Même pour l’infirmerie? Il y a les diabétiques qui ont leurs piqûres.

- Vous les accompagnez un par un, prévenez les surveillants d’étages.

Gomer se rend chez le directeur qu’il met en courant.

- Un pied?

- Oui.

- Et c’est tout?

- Je ne sais pas, j’ai fait tout arrêter mais il y a des chances pour qu’il y ait tout le corps. J’ai préféré ne plus toucher à rien. C’est le boulot de la police.

- Vous avez raison, je les appelle.

En composant le numéro il demande à Gomer:

- Vous avez bien fait remonter les quatre qui déblayaient?

- Oui, j’ai fait fermer tout le monde.

A ce moment on lui répond:

- Hôtel de Police, bonjour.

- Ici Lemek directeur de la maison d’arrêt, le commissaire est là?

- Ce n’est plus le commissaire mais la…

- Ah oui, c’est vrai, vous avez changé de patron. Elle est là?

- Ne quittez pas, je vous la passe.

- Bonjour Madame la commissaire.

Et Lemek explique ce qui se passe, ce qu’ils viennent de trouver.

- Nous avons tout arrêté dès que nous avons trouvé le pied. On ne voulait plus toucher à rien.

- Nous arrivons.

Pendant que le directeur téléphone à la police, les détenus ont appris ce qui s’est passé, enfin, certains, puis le bruit s’est répandu, déformé, la communication entre les cellules est difficile, un chahut monstre se déclenche, les hommes tapent sur les portes de métal, un bruit qui résonne dans toute la prison avec des hurlements.

- Ils ont tué un gars du quatre.

- Pourquoi?

- Il essayait de se tirer.

Malgré le vacarme les surveillants de chaque étage réussissent à expliquer que tout le monde est là et que pour l’instant on n’en sait pas plus que ce que disent les quatre détenus qui déblayaient. On entend encore des appels par les fenêtres, chacun vérifiant que ses copains sont bien là.

Le calme finit par revenir mais l’ambiance tendue de chaque cellule filtre à travers les portes verrouillées.

- J’espère que c’est un maton

- Surtout cette salope de...

Le nom se perd entre les étages.

- Surveillant, s’il vous plait?

- Surveillant, surveillant

- Qu’est-ce qu’il y a?

- On est fermé jusqu’à quand?

- Je ne sais pas.

 

Mermed était déjà réveillé quand on lui a ouvert pour lui donner l’eau du café. Après le petit déjeuner il appelle le gardien, il veut aller prendre une douche.

- Surveillant!

- ...

- Surveillant!

- ...

Quelques minutes passent, toujours aucune réponse, il crie pour que son voisin l’entende:

- Eh Vance, tu m’entends?

- Oui

- C’est quoi ce bordel?

Et Vance lui raconte ce qu’il sait et qu’ils restent tous fermés jusqu’à....

- Jusqu’à quand?

- Ils attendent que les flics soient venus.

- Bon.

 

Mermed se rallonge et reprend la rêverie qu’il avait commencée la veille en lisant et qui a dû se poursuivre pendant son sommeil.

Quatre ans auparavant, il était à la légion depuis sept ans. Des années dures mais efficaces. C’était un bon soldat, il aimait son métier, il devait même entrer à l’école des sous-officiers. En puis ce soir là, Béa lui avait demandé de l’emmener chez Toni, le bistrot où ils s’étaient rencontrés quelques mois plus tôt, en automne, un soir de pluie ininterrompue, un soir à la Prévert, rappelle-toi Béa.

Il était avec tous les gars au bar, il devait être sept heures et demie, ils étaient à l’apéritif sauf lui et Claudie, la femme de Toni qui buvaient du café. Et puis, elle était entrée ruisselante, tous les gestes avaient été suspendus. Mermed, qui racontait les souvenirs du vieux combattant de vingt cinq ans qu’il était s’était retourné puisque plus personne ne l’écoutait, et il avait été comme les autres frappé de mutisme tellement elle était belle, mieux que belle, une allure, un sourire et des yeux qui s’éclaircissaient au fur et à mesure qu’elle se rapprochait de la lumière. Tellement belle que tous ces types qui faisaient habituellement des escalades de muflerie devant une fille inconnue se taisaient. Aucun d’entre eux ne pouvait dire un mot.

Elle s’était approchée du bar là où étaient Toni et Claudie.

- Bonsoir madame, bonsoir monsieur.

- Bonsoir madame.

- Un café, je vous prie, et j’aimerais téléphoner, j’ai oublié mon portable et la cabine sur la place est en panne.

La voix s’accordait avec les yeux, avec le visage, belle, douce.

- Bien sûr, la cabine est au fond, à droite.

- Merci

Pendant qu’elle était partie téléphoner, Mermed, revenu la veille d’une mission en Afrique, était encore resté muet. Les conversations au bar avaient repris, lui, il était ailleurs, la fatigue? Non, sûrement pas, plutôt un rêve. Il rêvait, il n’était pas possible qu’une fille pareille soit entrée un soir de pluie comme celui ci, chez Toni où rien de semblable n’était jamais arrivé. Et pourtant c’est bien elle qui était revenue de la cabine téléphonique et qui avec sa voix, une voix de soleil et de bonheur, une voix apaisante, avait demandé à Claudie:

- Il n’y a personne chez moi, ma voiture n’a pas voulu repartir. Est-ce que je peux trouver un taxi?

Cette fille, elle était intimidante, une femme que l’on voulait connaître, qu’il fallait connaître mais que l’on n'aurait pas osé aborder. Aussi belle et inaccessible que ces femmes des tableaux de son père, les madones de la renaissance. Voilà ce qu’elle était, comment il la trouvait, la première fois qu’il comprenait l’amour de son père, sa fascination pour ces vieux tableaux de famille et ceux qu’il achetait. Il ne s’était jamais intéressé à son père, à ses goûts, mais il se souvenait, tellement il les avait entendus des noms de tous ces peintres que son père aimait plus que tout. Sans s’en rendre compte et même à contre cœur il avait appris chez lui à aimer et à reconnaître toute cette peinture de la renaissance. Jamais depuis ses années de légion, surtout pas chez Toni, avec les copains, il n’avait pensé à cette partie de sa vie. Il avait fallu qu’un soir de pluie, une voyageuse…

- Non, il n’y a pas de taxi, mais il y a un garagiste. Dis, Georges, tu as entendu? La dame est en panne, tu n’irais pas voir sa voiture?

Il n’avait même pas râlé le gros Georges, bien sûr qu’il allait voir, il avait demandé ce que c’était comme voiture et où elle était garée,

- Vous pouvez lui donner les clefs, ici il n’y a que des gars de la légion ou des anciens comme Georges ou moi, avait dit Toni.

Georges était parti et Claudie avait demandé:

- Vous voulez boire autre chose, Madame?

- Je n’ai pas eu le temps de déjeuner, est ce que vous…?

- Le soir je ne sers pas, mais je peux vous faire une omelette et une salade.

- Ce sera parfait, merci.

- Je vais vous installer à la petite table, oui, celle là.

C’était la petite table au bout du bar, celle où Toni le matin, lisait le journal en buvant son café.

Elle s’était assise.

- Vous voulez un cendrier?

- Non merci, je ne fume pas.

- Le journal?

- Je veux bien, merci.

Toni le lui avait apporté, il essayait lui aussi de faire la conversation. Comme les autres il était sous le choc. Il avait attendu que Claudie soit partie à la cuisine, Claudie qui ne supportait pas qu’il parle à une autre femme, c’était toujours elle qui servait les rares femmes qui entraient chez eux.

Georges était revenu en même temps que Claudie apportait l’omelette et la salade.

- Je ne vais rien pouvoir faire. Elle a chauffé longtemps votre voiture?

- Je me suis aperçu que le voyant rouge était allumé quelques kilomètres avant d’arriver ici, il était peut être allumé avant mais comme j’avais le soleil dans les yeux… l’orage est arrivé tout d’un coup, je n’ai rien vu.

- Je crois que les culasses ont dégusté.

- C’est grave?

- Oui, il faut les changer, déjà ça prend du temps et avant il faut les commander, il faut bien compter une semaine.

- Vous pouvez le faire?

- Bien sûr.

Elle lui avait dit qu’elle allait récupérer son sac dans la voiture, que la carte grise était dans la boîte à gants, elle lui avait donné son nom.

- L’adresse est sur la carte grise

Elle avait noté le nom du garage

- Je vous appelle dans une semaine?

- Oui

- Il n’y a vraiment ni taxi, ni train?

- Non, j’ai bien une voiture que je prête à mes clients mais j’ai déjà dépanné un client aujourd’hui.

- Et un hôtel?

- Il y en avait un, il a fermé il y a deux ans.

Tout d’un coup, il avait osé

- Où allez-vous madame?

- A Toulouse

- Je peux vous y emmener

- Vous devez y aller?

Il ne voulait pas lui dire qu’il ferait le voyage pour elle, il ne voulait pas lui dire qu’il connaissait depuis une fille à Toulouse et qu’il faisait souvent l’aller retour, c’était Toni qui lui avait cassé son coup.

- Il y va souvent, il a une copine là-bas.

-Vous aviez prévu d’y aller ce soir? Non… je ne veux pas que vous fassiez tous ces kilomètres pour moi.

- J’aime bien conduire, ça me fera plaisir.

C’était vrai, il aimait conduire, surtout la nuit. Il prenait le plus souvent la nationale plutôt que l’autoroute pour faire les cent kilomètres, il s’était rendu compte qu’à certaines heures de la nuit, il ne mettait pas plus de temps.

- Je vais téléphoner à nouveau, mon mari est à l’étranger mais mon amie qui devait passer chez moi est peut être rentrée et elle viendra me chercher.

Mermed avait – était ce cela prier? - pour que son amie soit encore absente et ça avait marché.

- Il n’y a toujours personne et son portable ne répond pas.

- Alors je vous emmène.

Claudie lui avait dit, comme pour Georges, qu’elle pouvait avoir confiance

Heureusement Toni n’avait rien ajouté.

- Je sais, avait-elle dit.

Ces deux mots lui avaient fait chaud au cœur, pour un peu il aurait rougi comme un gosse, et pourtant elle avait quel âge? Son âge à un an près.

Il s’était approché.

- Nous partirons dès que vous aurez terminé.

- Vous prenez quelque chose?

Il avait pris un café, il ne buvait pratiquement jamais d’alcool.

- Vous êtes légionnaire?

- Oui

- Depuis longtemps?

- Sept ans

- Ça vous plait?

- Oui, beaucoup, on voyage, j’arrive d’une mission de trois semaines en Afrique.

Elle lui avait demandé où il était allé en Afrique et pour quoi faire.

- Nous devions assurer la sécurité des populations déplacées, tous ces gens qui meurent de faim dans les camps.

- J’ai vu les images à la télévision, c’est atroce.

- Oui.

Il n’osait pas lui demander ce qu’elle faisait à cette heure dans ce village, il n’osait pas lui demander d’où elle venait, comment elle s’appelait – il n’avait entendu qu’un murmure quand elle avait dit son nom à Georges-

- Comment vous appelez-vous, Monsieur?

- Mermed.

- Vous avez bien un prénom? Moi c’est Béatrice, Béa.

- Marc, mais on dit toujours Mermed.

- Ravie de vous rencontrer, Mermed.

- Moi aussi, Béatrice.

 

Vance l’appelle, il doit l’appeler depuis quelque temps déjà, même ici pas moyen de rester dans ses souvenirs…

- Qu’est ce qu’il y a?

- On est bloqué jusqu’à ce soir, pas de travail sauf pour les cuisines.

- Pourquoi?

- Tu sais bien, ils ont trouvé un corps dans la cour.

- Ah oui, c’est vrai.

 

Elle avait fini son repas. Ils avaient repris un café.

- Il pleut toujours autant, je vais aller chercher ma voiture et nous prendrons vos affaires en passant.

- Il faudra rapporter la clef à Monsieur Georges.

Il s’était levé, en passant devant Toni, il lui avait dit de lui marquer ses consommations, la tournée d’apéritifs et le repas de la fille et qu’il le paierait le lendemain.

Quelques minutes plus tard il était revenu,

- Nous pouvons y aller, Béatrice

Elle s’était levée,

- Combien vous dois-je Madame?

- C’est déjà réglé.

- Qui?

- Mermed

- Ce n’est pas raisonnable, Mermed mais merci.

Elle avait dit à Georges qu’elle lui rapportait les clefs dès qu’elle aurait pris ses affaires et ils étaient partis.

Il avait fallu deux heures pour aller à Toulouse, la pluie était pratiquement aussi forte que celle qui s’abattait sur ces pauvres gens en Afrique. Il le lui avait dit. Elle connaissait l’Afrique, ils en avaient parlé et aussi des pays où ils avaient été, elle en connaissait beaucoup, lui en connaissait quelques-uns uns, des pays où il avait été en mission, le Koweït, le Liban, la Yougoslavie et un seul où il avait été en vacances, le Brésil. Elle l’avait fait parler de lui, il lui avait dit son enfance, son peu de goût pour l’école, ses fugues, son engagement à la légion. Et malgré les deux heures de route, Toulouse était arrivée bien trop vite. Elle lui avait demandé de l’arrêter à une cabine téléphonique.

- J’ai eu mon amie, je vais aller chez elle, c’est ce que je fais quand mon mari n’est pas là.

Il lui avait demandé l’adresse, il ne connaissait pas, elle l’avait guidé. Il ne pleuvait plus.

- Merci, Mermed, merci beaucoup.

Il regrettait tellement de la quitter déjà alors, encore une fois, il avait osé,

- J’aimerais vous revoir Béatrice.

- Mermed…

- J’aimerais vraiment.

- Non, Mermed.

Ce refus l’avait frappé comme un coup de poing, elle l’avait bien vu, alors elle avait dit,

- Que sera sera. Aujourd’hui c’est le hasard qui m’a fait tomber en panne, le hasard qui m’a fait arriver jusqu’à ce village, jusqu’à ce bar où vous étiez. Donnons sa chance au hasard, si nous nous rencontrons à nouveau, ce sera la chance, mais il faudra une troisième rencontre pour que ce soit notre destin. Jusque là restons en au hasard.

- Sans tricher?

- Sans tricher.

- Ça risque d’être long…

Ils s’étaient quittés, il l’avait aidé à porter son sac jusqu’à la porte de la résidence et il était reparti. Il ne pleuvait plus. Il repassait toute leur conversation dans sa tête, il s’accrochait à toutes les inflexions de la voix de Béatrice, Béa à qui il avait plus parlé en deux heures qu’il ne l’avait jamais fait dans toute sa vie.

 

Les policiers sont arrivés. Ils sont quatre. Lemek les attend, accompagné du Chef.

- Monsieur le Directeur? Je suis Danielle Babel, vous connaissez ces messieurs, je crois.

- Oui, bonjour Madame, bonjour Messieurs.

Madame Babel est accompagnée par l’inspecteur Chef Ichebac et les inspecteurs Blanc et Rolles.

- Je vous accompagne.

Ils arrivent sur les lieux de l’incendie.

- Vous voyez le pied, là. Dès que nous l’avons vu, nous n’avons plus rien touché.

- Très bien. Qu’est ce qui s’est passé?

Le Chef raconte les évènements depuis quatre heures du matin. Le récit terminé la commissaire demande à Rolles et Blanc de faire des photos et de dégager l’amas de cendres qui recouvre encore le pied et certainement le corps.

- Je crois que l’on n’aura plus besoin du Chef, vous avez noté sa déposition, Ichebac?

- Oui.

- Vous avez terminé avec lui?

- Oui.

- Vous pouvez rentrer chez vous, lui dit Lemek.

Pendant que le travail de déblaiement se fait, Babel et Ichebac questionnent Lemek:

- Tous les détenus sont là?

- Oui, on a fait une ronde et un appel tout de suite après la découverte de l’incendie.

- Tout de suite?

- Dans le quart d’heure qui a suivi, tout le monde était là.

- Et les gardiens?

Gomer, le surveillant Chef, est en train de faire le point, ça va prendre un peu de temps parce que j’ai du personnel en récupération et en congé.

- Il n’y a pas d’autres personnes qui travaillent ici?

- Si,

Et Lemek explique que tout le service médical est assuré par des personnels de l’hôpital, le service scolaire par des membres de l’éducation nationale, il y a aussi l’aumônier, le pasteur, les conducteurs des camions de livraison et le contremaître de la papeterie.

- La papeterie?

- L’entreprise qui fait travailler l’atelier.

Cette entreprise est agréée par l’administration et le contremaître travaille dans la prison depuis des années.

- On reviendra sur tout ça plus tard. Vous avez un système de surveillance?

- Oui, bien sûr. Des caméras à tous les étages, dans toutes les zones de circulation, à l’atelier, à la cuisine, dans le gymnase, dans le sas d’entrée et des caméras qui couvrent tout l’extérieur, les deux cours, les murs. Elles sont reliées aux écrans du poste central de surveillance où il y a trois gardiens en permanence.

- Et ici?

- C’est le seul point de la prison où il n’y a pas de caméra, mais il est inaccessible sans passer par le sas.

- Il y a des détecteurs d’incendie?

- Oui, partout sauf ici.

- Vous avez enfermé tous les détenus?

- Oui.

- Ichebac, vous aller prendre les dépositions des gardiens qui étaient là cette nuit et ensuite, si Monsieur le Directeur est d’accord, ils pourront rentrer chez eux.

Lemek appelle Gomer pour qu’il fasse préparer les deux pièces réservées aux interrogatoires des détenus et qu’il les mette à la disposition des policiers.

Ichebac monte au premier étage et note les dépositions de Toubal, Dedan et Hazo.

Madame Babel prend celles de Lemek et du contremaître en bas, elle ne veut pas quitter l’endroit où a eu lieu l’incendie. Les travaux de déblaiement avancent doucement, les deux policiers ne veulent pas prendre le risque de laisser passer le moindre indice.

- ça sent l’essence non?

- Oui.

Gomer revient,

- Nous avons pu joindre tous les gardiens, tout le monde est là.

- Et les personnes de l’extérieur?

- Ça sera un peu plus long, on devrait finir dans la matinée.

Blanc vient vers la commissaire,

- ça y est le corps est dégagé.

Ils approchent, il y a un corps, les vêtements ont été brûles par l’incendie, c’est le corps d’une femme, le visage est méconnaissable, horriblement mutilé.

- On dirait que le visage a été arrosé d’acide.

- On appelle le labo, on ne touche plus à rien.

 

Mermed poursuit ses retrouvailles avec le temps. Après avoir quitté Béa à Toulouse, il ne l’avait pas oubliée, comment aurait-il pu? Pendant sa mission en Afrique il avait souvent pensé à sa copine qui habitait à Toulouse et aux nuits qu’il passerait avec elle dès qu’il serait rentré. Elle n’était pas à Toulouse quand il était rentré, ça lui avait évité de se demander s’il aurait été la voir après avoir ramené Béa. Dans les jours qui avaient suivi, il ne l’avait pas appelée, et pourtant…horizontalement c’était une affaire cette Nathalie et verticalement elle était terrible aussi. Mais il n’avait plus en tête que cette femme qui, de la pluie était entrée dans son souvenir. Il n’avait pas retenu son nom, il avait pensé le demander à Georges et puis il ne l’avait pas fait, il avait dit qu’il ne tricherait pas et il avait décidé d’accepter ses règles Le hasard, la chance, le destin. En plus ça lui plaisait. Même s’il n’était pas sûr d’avoir de la chance et que le destin ce n’était pas quelque chose qu’il connaissait bien. La chance, il avait quand même essayé de l’aider un peu, il était retourné à Toulouse, il avait attendu devant la résidence, il ne l’avait pas vue. Il avait fait le tour– une quinzaine de petits immeubles dans un parc, environ quatre cent appartements et il ne connaissait pas le nom de son amie. Il était reparti chaque fois sans aller voir Nathalie, à qui il avait téléphoné pour dire qu’il n’avait pas le temps de la voir, elle était gentille, il ne voulait pas lui dire qu’il n’avait pas envie de la voir. Et puis il revenait, la voix de Béa dans sa tête, ses mots, la chance, le destin, le hasard, son inflexion de sa voix quand elle les avait dits.

Un jour, elle était venue reprendre sa voiture chez Georges, mais il était en manœuvres. Georges le leur avait dit le soir chez Toni.

- Vous vous souvenez de la fille en panne?

Ils s’en souvenaient tous.

- Elle est revenue cette après midi rechercher sa voiture, c’est une fille aussi canon qu’elle qui l’a amenée.

Et puis, presque un mois plus tard, il était retourné à Toulouse, il avait rendez-vous avec un vieux copain – en fait son seul ami – Bien sûr, il était parti assez tôt pour aller une nouvelle fois devant les immeubles et bien sûr il avait attendu pour rien. Il était allé à l’aéroport où il avait retrouvé Gregor, et ils étaient allés dîner chez le frère de Claudie qui avait un restaurant où il allait quelquefois. On y mangeait très bien mais c’était assez cher. Ils avaient commandé la même chose, un foie gras avec une bouteille de Jurançon et une fricassée de cèpes – ça avait été une saison formidable pour les champignons- Ils allaient commander le café quand – oui c’était bien elle- elle était entrée dans le restaurant avec une autre fille presque aussi belle. Elles s’étaient installées, elle ne l’avait pas vu, le patron était allé les saluer, des habituées, sûrement. Bon sang, j’aurais du venir plus tôt. Il n’avait pas osé se lever, il essayait d’attirer son regard ce qui était difficile, elle lui tournait le dos. Alors, tout en regardant la table des deux filles, il avait raconté l’histoire à Gregor et il lui avait dit qu’ils devaient prendre un dessert long à préparer pour être maîtres du temps – un sabayon, en plus ici il était exceptionnel, un sabayon aux fraises des bois et Gregor qui n’en avait jamais mangé avait été d’accord. Elle avait commandé une salade, sûrement la salade de Saint Jacques qu’ils avaient hésité à prendre et elle buvait de l’eau minérale. Qu’elles étaient belles, toutes les deux – d’ailleurs tous les types du restaurant à commencer par Gregor lui donnaient raison, mais Béa, Seigneur! Je ne lui plairai jamais, une fille comme elle, ici, ce n’est pas pour un légionnaire…il se souvenait alors de sa voix, de ses mots, de sa façon de les dire et il se disait qu’après tout…

Et puis elle s’était levée, on venait de leur servir le sabayon qui était en train de réchauffer et de refroidir dans son assiette. Le hasard de la première rencontre était encore là, leur table était sur son chemin si elle allait à la cabine téléphonique. Il espérait qu’elle aurait à nouveau besoin de téléphoner. Et c’est vers là qu’elle se dirigeait, le rêve de ses nuits blanches, toutes en noir, un pantalon, un gilet, une chemise d’homme. Elle le verrait forcément et elle l’avait reconnu. Il s’était levé.

- Bonjour Béa.

- Bonjour Mermed, quel hasard!

- Je croyais que c’était le jour de chance.

Elle avait souri

- Vous vous en souvenez?

Et comment…des semaines qu’il ne pensait qu’à ça. Et malgré tous ses efforts pour la retrouver, aujourd’hui, sans tricher c’était vraiment la chance.

- Oui, aujourd’hui c’est la chance.

Elle l’avait dit toujours en souriant tendrement, pensait-il.

- Vous croyez qu’après le repas nous pourrions aller prendre un verretous les quatre?

Elle devait téléphoner tout de suite, elle lui dirait après.

Elle était revenue quelques minutes plus tard, il s’était levé à nouveau.

- Nous devions avoir un rendez-vous ce soir, mais il est reporté. Venez prendre le café avec nous quand vous aurez terminé et nous parlerons de ce verre.

Ils s’étaient dépêchés de finir leur repas, il était revenu sur son histoire qu’il avait déjà racontée quelques instants plus tôt à Gregor – qui était aussi fasciné que tous les autres par ces deux filles, alors…

Ils s’étaient levés et s’étaient approchés de la table.

- Bonsoir Madame. Béa, je vous présente mon ami Gregor.

- Marie, je te présente Mermed

Ils s’étaient assis,

- Vous êtes légionnaire, Gregor?

- Non, je suis journaliste, au Spiegel.

- Comment avez vous connu Mermed?

- A Sarajevo où j’ai fait de nombreux reportages.

- Vous êtes allemand?

- Oui.

- Vous parlez parfaitement français…

- Ma mère était française.

Marie avait demandé aux deux garçons de leur raconter Sarajevo. Ils avaient raconté, Gregor surtout, il parlait aux deux filles et puis la conversation avançant, il parlait davantage à Marie et Mermed parlait à Béa. Ils avaient raconté les décombres, le manque d’eau, l’absence d’électricité, les snipers, les petits garçons et les petites filles tués et les voyeurs toujours- les voyeurs intellos, les voyeurs humanitaires, tous ceux qui venaient se faire payer d’une façon ou d’une autre l’aide qu’ils n’apportaient pas, tous ces voyeurs qui rendaient la mort encore plus dure. Mermed avait raconté que des types organisaient des sortes de safaris à Sarajevo pour des bourgeois en quête d’émotions, ils partaient pour faire le sniper, ça leur coûtait deux cent mille francs et ils revenaient chez eux avec la photo de leur trophée – le plus souvent un gosse.

- Ce n’est pas vrai…

- Si, je peux même vous dire où ils s’entraînaient.

- Je ne peux pas le croire.

Pourquoi avait-il raconté ça? Est-ce que c’était vrai? Est-ce qu’il l’avait inventé? Il ne savait plus.

Gregor avait demandé s’ils allaient prendre un verre ensemble, elles avaient dit oui, alors les deux garçons avaient payé le restaurant pour les quatre et Marie avait dit:

- C’est nous qui vous invitons pour le verre, sinon…

Ils étaient allés dans un bar où il y avait des musiciens, il était encore tôt, il restait quelques tables. Gregor et Marie avaient pris un Whisky, Béa et lui des jus de fruit. Les musiciens avaient commencé à jouer, c’était du Jazz, lui ne connaissait pas bien, mais Gregor et les deux filles aimaient beaucoup. Le Chef du groupe avait dit que c’était une soirée en hommage à Charlie Byrd qui venait de mourir et ils avaient joué des morceaux qu’il connaissait.

- C’était qui Charlie Byrd?

- Un guitariste qui a fait beaucoup de Jazz samba surtout avec Stan Getz.

- Stan Getz?

- Un saxophoniste mort il y a quelques années. Je les ai entendus tous les deux à Washington dans le quartier de Georgetown quand j’étais étudiant là bas.

Il avait compris pourquoi ces morceaux lui rappelaient quelque chose. Il les avait entendus au Brésil.

Ils parlaient tous les quatre, Béa avait demandé à Gregor ce qu’il était venu faire à Toulouse.

- Je fais une série d’articles sur les meilleurs régiments du monde, nous commençons par la légion étrangère, et je fais des portraits dont celui de Mermed et de quelques autres- vous savez, Mermed c’est un très bon soldat.

- Il doit y avoir des légionnaires qui ont des parcours intéressants?

- Oui, très.

Béa avait fait parler Mermed de la légion, il lui avait raconté les épreuves de sélection, la discipline et il lui avait demandé,

- Votre mari est absent?

- Oui, il est encore en déplacement.

Gregor avait demandé leur métier aux deux filles. Elles travaillaient dans les antiquités, cherchaient des meubles, des objets, surtout des tableaux qu’elles revendaient ensuite à d’autres marchands ou à des collectionneurs.

- Vous faites cela depuis Toulouse?

- Nous sommes à Toulouse et à Paris, nous nous déplaçons beaucoup.

Marie, vers minuit, avait dit,

- Je travaille tôt demain, il faut que je rentre.

Gregor lui avait demandé si elle était en voiture.

- Oui j’ai pris Béa en venant au restaurant.

- Vous pouvez me déposer à l’hôtel? Mermed raccompagnera Béa.

- On peut le leur demander.

Et tout le monde avait été d’accord. Ils étaient sortis, Gregor avait donné rendez-vous à Mermed le surlendemain et ils étaient partis.

- Aujourd’hui c’était bien la chance?

Ça avait été pendant cette soirée au cours de laquelle il avait tellement parlé – il en prenait l’habitude avec cette femme – la seule idée, la seule question qu’il avait en tête.

- C’était vraiment la chance.

- Ce n’était pas le destin?

- Non, Mermed, la prochaine fois…

- Où allez vous Béa?

- Toujours chez mon amie, elle n’est pas là, je m’occupe de son chat.

Il l’avait accompagnée. Il était sorti, lui avait ouvert la porte et il l’avait embrassée elle aussi l’avait embrassé. Ils s’étaient dits au revoir et elle était entrée dans la résidence.

Il était reparti seul mais il savait, il en était sûr que le destin était tout près de lui, son destin, leur destin. Il pensait à cette soirée, à Gregor et à Marie, à Béa, à lui. Il cherchait pourquoi il s’était tellement attaché à cette fille, à son visage qui lui en rappelait un autre, comme chez Toni.

 

 

Gomer est venu voir la commissaire.

- Nous avons pu contacter tout le monde- tous ceux, surtout celles, qui ont des autorisations pour entrer, y compris les visiteurs de prison – tout le monde répond, aucune absence.

- Vous avez préparé des listes?

- Oui, celles des détenus, de leurs parloirs, celles du personnel et de toutes les personnes extérieures avec les adresses et les numéros de téléphone.

- Parfait, merci.

Le laboratoire arrive avec le légiste. Danielle Babel leur raconte ce qui s’est passé.

- Et dès que le corps a été dégagé j’ai tout arrêté en vous attendant.

Ils refont toute une série de photos et laissent la place au toubib pour qu’il examine le corps. C’est rapide.

- C’est une femme blanche, morte depuis environ vingt quatre heures.

- Quelle est la cause de la mort?

- Je ne sais pas encore, mais ce n’est ni une balle ni un couteau qui ont provoqué la mort, je vous le dirai après l’avoir examiné au labo.

- Et le visage?

- Certainement de l’acide sulfurique.

- Ça aurait pu causer la mort?

- Peut être, mais je vous dirai cela ce soir ou demain matin, nous allons l’emmener.

Le médecin repart avec ses deux assistants qui chargent le corps dans le fourgon après l’avoir mis dans un sac mortuaire.

Les autres membres de l’équipe du labo continuent de sonder, ils ont également senti l’essence.

- Commissaire, pourriez vous demander s’ils ont l’habitude de stocker des petits jerrycans d’essence ici, parce que je crois bien que ça, là, vous voyez? Ce sont des restes de plastique du genre de celui des petits bidons de secours de cinq litres.

- Je m’en occupe.

Danielle Babel retourne voir Lemek.

- Il y a des traces d’essence dans le foyer, vous stockez de l’essence ou du mazout la bas?

- Non jamais.

- Et la papeterie?

- Non.

- Est-ce qu’un surveillant aurait pu déposer un bidon là bas?

- C’est impossible d’entrer dans la prison, même pour un surveillant, avec un paquet, un colis quel qu’il soit.

Elle quitte Lemek pour se rendre au bureau où est installé Ichebac.

- Vous avez terminé?

- Oui, rien de nouveau.

- En attendant que le labo ait terminé, on va lister tout ce que l’on doit faire.

- C’est simple, dès que l’on aura trouvé comment ce corps a pu entrer ici, qui a mis le feu, comment il a été mis, qui a tué cette femme, comment elle a été tuée, pourquoi elle a été défigurée, on saura tout.

- Pas tout à fait, il faudra encore découvrir qui elle était et pourquoi elle a été tuée.

- Et puis aussi savoir pourquoi elle, ou son corps, a été amenée dans une prison et dans cette prison?

- Quand nous aurons son signalement, poids, taille, ses empreintes, nous ferons passer une fiche partout.

- On les aura quand?

- Dans la journée, demain matin au plus tard. Comment se passe la surveillance ici?

Ichebac explique que la nuit il y a des rondes dans chaque étage toutes les deux heures. Le surveillant allume de l’extérieur et vérifie que les détenus sont dans bien leurs cellules et en vie. Il lui dit qu’il y a quatre miradors et que les gardiens s’y relaient toutes les trois heures et que la prison dans son ensemble, bâtiments, cours est très bien éclairée.

- J’ai vu les murs et les grillages, ils font le tour complet?

- Oui,

- Est-ce qu’elle est sûre cette prison?

- Depuis que la prison a été construite, il y a eu très peu de tentatives d’évasion et une seule depuis six ans. Lemek et Gomer sont très rigoureux.

- Pourtant quelqu’un a réussi à faire entrer ce corps.

- Je sais bien.

- Le directeur nous a parlé de la vidéo surveillance j’aimerais aller me rendre compte.

- Je vais lui demander.

Lemek les accompagne au poste central qui est occupé, comme toujours par trois gardiens. Une vingtaine d’écrans de télévision permet de voir très distinctement tous les étages, les parties communes, les cours, enfin toute la prison. Aucun mouvement ne peut échapper à cette surveillance.

- Est-ce que tout est enregistré?

- Oui, depuis deux ans chaque caméra est reliée aussi à un magnétoscope.

- Les cassettes durent combien de temps?

- Quatre heures, mais par sécurité on les remplace à chaque changement de l’équipe, toutes les trois heures.

- Vous les conservez combien de temps?

- Quand il n’y a pas d’incident trois jours et s’il y a un problème nous les gardons tant que nous en avons besoin.

- Vous avez donc celles d’hier et celles de cette nuit?

- Oui.

- Nous allons toutes les visionner. Pouvons nous le faire ici?

- Oui, tout l’équipement est dans cette pièce, là derrière.

Il lui montre la pièce, il y a quatre écrans et autant de magnétoscopes.

- Ichebac, vous demandez à Blanc de visionner tout cela, je vais voir où en est le labo.

Ils viennent de terminer.

- Je suis certain qu’il y avait un ou deux bidons d’essence, nous avons trouvé des restes de ce qui aurait bien pu être un système de mise à feu. On va emporter tout ça pour examiner de plus près, mais je pense que l’on est dans le vrai.

- Rien d’autre?

- Non, je vous appelle dès que l’on a fini nos examens.

- Merci.

Rolles arrive, il a fait le tour des cours et du mur à l’intérieur et à l’extérieur.

- Je n’ai rien remarqué de particulier commissaire, à part des balles de tennis à moitié percées et il n’y a pas de tennis ni dans la prison ni à côté.

- On va demander à Gomer, allez-y Rolles, non attendez, quelle heure est-il?

- Presque midi et demi.

- Je vais aller avec vous, on va demander à Lemek et nous irons déjeuner.

Lemek est dans son bureau.

- Commissaire, quelle histoire! Ce n’est pas la première fois qu’il y a un mort en prison, mais c’est la première fois que l’on y trouve le cadavre de quelqu’un qui n’est ni un détenu, ni un gardien. Je viens d’avoir un coup de téléphone du directeur de l’administration au ministère, ils sont sur les dents.

- Je suppose que je vais avoir le mien aussi…

- Oui…surtout qu’il y a déjà des journalistes à la porte et des télés et des radios.

- Qui les a prévenus?

- Ça peut être n’importe qui… Est ce que vous voulez déjeuner avec nous tous les quatre? Nous avons une cafétéria.

- C’est une bonne idée, on en profitera pour vous poser encore des questions. Rolles, allez chercher Ichebac et Blanc.

- Pas la peine, je vais demander à Gomer qui mangera avec nous de les prendre au passage.

- Que faites-vous des prisonniers? Ils sont toujours enfermés?

- Oui, je voulais vous demander si on pouvait les faire sortir cette après midi?

- Oui.

- Ce sera mieux, ça les calmera et ça leur permettra de se rendre compte que ce n’est pas un détenu qui est mort. Ça apaisera les tensions. Il y a des parloirs cette après midi, les gens attendent déjà, il faut peut être mieux les supprimer?

- Oui tant que l’on ne connaît pas l’identité de la victime, ni visites, ni même de courrier pour les détenus, est ce possible?

- Bien sûr.

- Avant de déjeuner, Monsieur le Directeur, allons rencontrer les journalistes pour leur dire ce qui s’est passé, ce sera fait.

Ils parlent quelques minutes aux journalistes à qui ils disent ce qu’ils savent et rentrent à la cafétéria où Gomer et les trois inspecteurs les attendent.

- C’est calme habituellement ici?

- Oui, assez, des problèmes bien sûr mais rien d’extraordinaire – pour une prison

- Quelle est la composition de la population pénitentiaire ici?

- Comme partout, des homicides, des braqueurs, des cols blancs, des mineurs…

- Beaucoup?

- Une vingtaine de douze à dix huit ans.

On leur apporte le repas, ils continuent à bavarder en mangeant. Un peu de détente, la matinée a été dure. Mais la commissaire revient au travail, elle se souvient de ce que lui a dit Rolles.

- Monsieur Lemek, Rolles a trouvé des balles de tennis éventrées dans les cours, qu’est ce que c’est?

C’est Gomer qui répond

- C’est un des moyens utilisés pour faire entrer la drogue en prison, des amis des détenus jettent ces balles par-dessus les murs de la prison aux heures de promenade, on fait des rondes pour les récupérer, mais il y en a beaucoup qui passent à travers.

- Vous ne faites pas la chasse à la drogue?

- On devrait, mais tacitement l’administration la laisse entrer pour que les détenus soient tranquilles.

La commissaire demande au directeur comment se passe la vie d’un détenu, il le lui dit et

- Je vais vous donner quelques textes d’un détenu, ça vous montrera comment ils vivent leur détention.

 

Le jeudi, Gregor était arrivé à la caserne en fin de matinée, son photographe l’avait rejoint à Toulouse et l’avait amené avec lui. Le colonel les attendait. Ils devaient déjeuner ensemble au Mess. Ces articles avaient reçu l’accord de l’état major et du ministère. Ça avait été facile, Gregor était un journaliste très connu grâce à ses articles dans le monde entier. Il allait faire un article sur le régiment et quatre portraits, celui du colonel, un Saint Cyrien, celui du capitaine Billot, un vieil adjudant polonais et Mermed.

- Lui, je ne vous en parle pas, vous le connaissez.

- C’est un ami, nous nous sommes connus à Sarajevo il y a trois ans, mais je sais très peu de choses sur lui.

- Il s’est engagé à dix huit ans, il est d’un milieu qui n’est pas celui qui, traditionnellement fournit les légionnaires. C’est un très bon élément, sept décorations, j’ai décidé de lui faire faire l’école des sous officiers, Il sera officier un jour.

Ils avaient continué à parler, le colonel lui avait dit que Mermed leur servirait de guide pendant tout leur séjour.

- Il vous emmènera partout où vous le souhaitez, il a carte blanche.

- Merci, colonel.

- Je crois que vous voulez me voir demain seulement?

- Oui, cette après midi, je vais faire un tour du village, connaître l’avis des habitants sur votre présence ici.

- Bonne idée, je fais appeler Mermed.

Mermed était arrivé, en uniforme, impeccable.

- A vos ordres mon Colonel.

- Repos, vous connaissez Monsieur Samsa bien sûr?

Ça lui disait quelque chose au colonel ce nom Gregor Samsa, il y pensait déjà depuis quelque temps, il l’avait lu quelque part, ça lui revenait tout d’un coup,

- Votre nom c’est celui du héros de la Métamorphose?

- Oui. Mon père admirait beaucoup Kafka, il n’a pas voulu d’autre prénom pour moi.

Mermed ne savait pas de qui ils parlaient, en partant il l’avait demandé à Gregor,

- C’est un écrivain tchèque, drôle et en même temps il décrit un univers très inquiétant, déshumanisé, tu connais le mot kafkaïen?

- Oui.

- ça vient de son nom, c’est quelqu’un ton colonel, il y a peu de gens qui font le rapprochement.

Ils étaient partis vers deux heures et demie, Mermed les avait emmenés partout où ils le voulaient. Ils avaient interviewé des habitants, ils avaient pris des photos et vers sept heures ils s’étaient arrêtés de travailler, le photographe était fatigué, il voulait aller dormir, il avait acheté un sandwich et Mermed l’avait ramené à la caserne, puisqu’il n’y avait pas d’hôtel sur place, le colonel avait décidé de faire préparer un logement pour les journalistes. Mermed et Gregor étaient allé dîner chez Toni. Mermed avait demandé à Claudie si, exceptionnellement, elle voulait bien leur préparer quelque chose le soir. Il était impatient de savoir ce que Gregor pensait de Béa.

- Magnifique et Marie aussi.

- Elle t’a déposé à l’hôtel…

Elle l’y avait amené et il lui avait dit qu’il voulait rester avec elle, mais,

- Je ne veux pas te partager avec les souvenirs d’une chambre d’hôtel.

- Poète, Gregor…

- Avec toi tout le monde le deviendrait.

Elle avait souri,

- Allons chez moi.

Et toujours en souriant, elle avait ajouté,

- Tu seras le premier homme à y venir depuis que j’habite à Toulouse.

- Il y a longtemps?

- Sept mois.

Il n’avait pas raconté la suite, mais il était heureux, ils avaient à nouveau passé la nuit suivante ensemble.

- Ich hab mein Herz in Toulouse verloren.

-... ?

- J’ai perdu mon cœur à Toulouse.

- A ce point? Je suis content pour toi.

- Et toi, Béa?

Mermed avait dit leur baiser, un seul, bien chaste, il fallait attendre le destin, leur destin.

- Pourtant elle te regardait…

- Tu crois? Tu sais j’ai l’impression d’avoir quinze ans et d’attendre mon premier rendez-vous.

Pendant tous ces jours de reportage, ils avaient bien travaillé, beaucoup parlé, surtout Gregor qui lui avait dit à quel point Marie était une fille sensible intelligente douce. Mermed l’avait déjà connu avec des femmes, il ne l’avait jamais connu amoureux.

Le reportage était terminé, le photographe repartait directement en Allemagne. Le colonel avait demandé à Mermed s’il pouvait raccompagner Gregor à Toulouse où il avait encore du travail. En partant, Gregor avait dit,

- Colonel, je vous ferai parvenir les articles.

- Merci et au revoir Monsieur Samsa.

Ils étaient partis, dans la voiture Gregor lui avait annoncé:

- Ce soir, nous mangeons chez Marie.

- C’est bien.

- Avec Béa.

- Super, je savais que tu étais un ami.

A Toulouse Gregor avait dit qu’il fallait acheter du vin et des fleurs, la première fois de sa vie que Mermed achetait des fleurs.

Ils étaient arrivés vers huit heures. Marie leur avait ouvert, elle était tellement heureuse de retrouver Gregor…Béa était déjà là, comme son rêve, comme dans son rêve. Marie était partie à la cuisine, Gregor l’avait suivie.

- C’est le destin, Béatrice?

- Le destin qui passe par celui de Marie et de Gregor…

qui étaient revenus de la cuisine juste à cet instant avec les plats. Le repas avait été animé, gai. Mais ils s’étaient séparés assez tôt, Gregor et Marie n’avaient pas essayé de les retenir et lui était content mais très inquiet, de reprendre sa conversation avec Béa. Pendant le repas, ils s’étaient tous tutoyés.

- Tu veux boire un verre, Béa?

Elle avait seulement souri et dit un mot, un seul,

- Viens.

Elle l’avait amené chez son amie, ils n’avaient rien bu. Il avait connu des femmes avant, beaucoup de femmes, mais il ne connaissait rien de la tendresse qu’elle lui avait donné cette nuit là. Au matin, il était amoureux d’une femme, plus d’un rêve et il devait quand même partir. Elle leur avait fait un café, ses yeux à elle brillaient aussi quand il lui avait dit,

- Béa, on se revoit?

- Bien sûr, Mermed tu en doutais?

- Je voulais t’entendre.

Elle lui avait donné son numéro de portable.

- Je t’appelle tout à l’heure.

Il lui avait expliqué qu’il lui restait des permissions et qu’il ne saurait qu’aujourd’hui quand il pourrait les prendre et qu’ils pourraient partir ensemble quelques jours, si elle le pouvait – elle pouvait – où elle voudrait.

Quand il était arrivé à la caserne il avait croisé le colonel qui lui avait dit qu’il était très content de l’interview de Gregor et qu’il savait que Mermed devait encore prendre des permissions,

- Partez dès que vous voulez, Mermed, avant la Guyane.

Mermed partirait le lendemain pour dix jours. Il avait aussitôt appelé Béa. Il n’avait aucune idée de l’endroit où ils pourraient aller.

- On en parlera demain, j’arriverai à Toulouse en fin de matinée, tu seras chez ton amie?

- Je t’attendsdéjà.

 

 

 

 

Le repas est terminé, chacun va reprendre le travail. La commissaire et Ichebac notent tous les points à éclaircir. Gomer arrive.

- On a retrouvé tout le monde, visiteurs de prison, livreurs, tous, personne ne manque.

La commissaire en était certaine. C’est le corps de quelqu’un qui n’a apparemment aucun lien avec la prison, alors comment se fait il que ce corps ait été introduit dans la prison? Pourquoi une ou plusieurs personnes ont-elles pris un tel risque? Et élaborer un plan aussi complexe?

En attendant de trouver les réponses, il faut continuer la routine, elle va rejoindre Blanc qui visionne les cassettes.

- Où en êtes vous?

- J’ai tout visionné en accéléré, je viens de terminer, la seule chose à signaler c’est qu’aucune caméra ne couvre l’endroit où le feu a pris.

- Oui, ils nous l’ont dit, et en plus c’est le seul endroit où il n’y a pas de détecteur de fumée. On ne voit rien sur quelle distance?

- Dix mètres maximum, on voit très bien les deux côtés de ce préau.

- Blanc, demandez au directeur si l’on peut garder les cassettes et ensuite allez donner un coup de main à Ichebac.

Elle retourne vers l’incendie où elle a demandé à Rolles de chercher encore si, par hasard, quelque chose avait échappé au ratissage du labo. Elle croise Gomer à qui elle parle de cette absence de caméra à cet endroit.

- Oui, on doit faire des travaux ici et puis il ne passe que des véhicules et des gardiens, les caméras les perdent uniquement pendant quelques mètres.

- Ceux qui ont amené le corps doivent connaître la prison.

- C’est vraisemblable, mais ils n’ont pas nécessairement été détenus.

- Il va quand même falloir nous donner le fichier de tous ceux qui ont été enfermés ici.

Des hurlements s’élèvent du bâtiment central, il y a tellement de cris en même temps, elle ne saisit pas un mot, elle n’a pas fait attention,

- Qu’est ce qui se passe?

- Ecoutez, vous allez comprendre.

Elle tend l’oreille,

- On va te crever ordure de pointu.

- Pointu, c’est le nom des délinquants sexuels?

- Oui, incestes, viols d’enfants, les autres détenus les détestent, ils sont isolés et ne sortent que lorsque tous les autres sont en cellules. Là ils sont en promenade, les autres sont enfermés.

- Ce serait vraiment dangereux de les laisser ensemble?

- Oui, très.

- Ça doit être dur pour eux, se promener avec ces injures, de sentir toute cette haine, mais je ne suis pas sûre de pouvoir les plaindre. Dites-moi, Monsieur Gomer, Rolles a fait le tour des cours et des bâtiments annexes, serait-il possible que je fasse le tour du bâtiment principal?

- Je vais vous accompagner, mais je fais d’abord rentrer tout le monde.

- Il y en a qui sont dehors, à part les pointus?

- J’ai laissé travailler les gamelleurs.

- Les gamelleurs?

- Ceux qui apportent les repas. Leur porte reste ouverte toute la journée.

Madame Babel va rechercher Ichebac qui est avec le directeur pour qu’il l’accompagne dans son tour de la prison.

- ça semble compliqué de s’évader?

- Oui, mais ça reste toujours possible, la dernière évasion réussie a eu lieu il y a six ans.

- C’est donc aussi difficile de rentrer?

- Oui…on est quand même un peu moins vigilant à l’entrée, qui aurait envie de rentrer ici?

- Surtout mort. Enfin, je pense que c’est un cadavre qui a été amené dans la prison. Comment est ce que ça se passe pour entrer ou sortir?

- A la grille extérieure il y a un gardien qui vérifie l’identité de toutes les personnes qui viennent travailler et qui laissent leur voiture sur le parking extérieur.

- Celui où nous sommes?

- Oui, ensuite on passe le sas, nouveau contrôle et même chose pour sortir.

- Et les camions sont les seuls véhicules à pénétrer plus loin?

- Non, il y a aussi les ambulances. La procédure est la même. Quand les camions sont dans le sas, on vérifie la cargaison, qu’elle soit conforme aux listes. Pour tous les véhicules on regarde dessous avec un miroir.

- A t’on déjà prévu que quelqu’un pouvait vouloir entrer ici?

- Je ne crois pas. C’est tellement bizarre cette histoire, pourquoi venir mourir ici ou pourquoi y déposer un cadavre?

- On trouvera comment le corps est entré, s’il est entré mort ou vivant, comment le feu a pris, tout cela nous allons le savoir grâce au labo, mais le reste…

- Je crois que vous venez de prendre votre poste ici?

- Oui, il y deux semaines.

- Vous êtes servie comme cadeau de bienvenue!

Ils poursuivent la visite du bâtiment, rien n’échappe aux caméras, pas un mètre carré. Sur les cassettes il n’y a rien, ce qui tendrait à prouver qu’aucun détenu n’a rien à voir dans cette affaire. Mais pourquoi ce corps est-il ici?

- Messieurs, il est déjà tard, nous allons rentrer. Vous allez nous appliquer la procédure normale de sortie, afin que nous nous rendions bien compte.

 

Mermed était parti en permission et quelle permission, celle de retrouver Béa. En conduisant, il pensait au hasard qui l’avait fait naître dans une maison où il avait toutes les chances de ne jamais faire toutes les bêtises que son père et sa mère ne comprenaient pas. Son père les condamnait et le rejetait. Il en rendait sa mère responsable. Elle était partie l’emmenant avec elle dans une autre ville dans un grand appartement. Elle essayait, aidée par des psychologues, de le calmer. Elle avait tout essayé. Rien n’y faisait. Elle en arrivait à se reprocher le comportement de son fils. Petit à petit, il se rendait compte que son père lui avait apporté seulement le mauvais côté de l’autorité, l’autoritarisme, qui devait permettre de montrer le fils bien dressé selon les principes centenaires du code de bonne conduite. Il ne lui avait jamais appris, que même dans le cadre familial, il devait lui-même se faire sa discipline et Mermed à dix huit ans commençait à en ressentir le besoin, c’est pourquoi il avait décidé d’essayer de s’engager dans la légion étrangère. Il avait réussi les trois séries de tests de sélection et le régiment avait été ce cadre de discipline qu’il recherchait. Ses supérieurs, surtout les officiers, avaient bien senti qu’il était de leur monde, il était vite monté en grade, il devait entrer à l’école des sous officiers au mois de juin. Il maîtrisait son destin de soldat, depuis Béa il maîtrisait, peut être, son destin d’homme.

Pendant ces années de légion, il avait connu beaucoup de filles, il les avait voulues, il croyait qu’il en avait aimé quelques-uns unes, mais, il le pressentait depuis un mois et le savait depuis deux jours, l’amour c’était encore autre chose, tellement mieux et en même temps tellement inquiétant, comment allait-il la retrouver? Et son mari?

Elle lui avait ouvert la porte, et sa tendresse, ses gestes, ses mots étaient ceux qu’il attendait, ils s’étaient relevés vers une heure.

- Tu as faim?

- Oui, je crois.

- Je vais nous préparer quelque chose.

- Béa, on part toujours?

- Bien sûr, si nous partons tout à l’heure, nous serons en Espagne ce soir, à Cadaquès, tu connais?

- Non,

- C’est très beau et puis j’ai rendez-vous avec des clients dans trois jours la bas…

- Où est ce?

- A une heure de la frontière, un très joli port, à cette époque ce sera tranquille.

Ils étaient partis. Ils avaient parlé pendant tout le voyage. Il avait parlé de sa famille de l’armée, de Gregor, elle avait parlé de Marie et puis elle lui avait parlé de la vie et de la mort, elle avait été frappée par ce que Mermed avait dit sur les morts qu’il avait vus. Ils étaient arrivés à Cadaquès. La nuit tombait, du col il voyait les lumières du port s’allumer et se refléter dans l’eau. Ils avaient trouvé une chambre dans un hôtel au bout du port, et les plus beaux jours de sa vie avait commencé. Ils avaient laissé la voiture tout le temps, sauf le jour de son rendez-vous avec ses clients, il l’avait emmenée et attendue. Ils mangeaient dans les bistrots du village, ils étaient allés pécher avec Miguel le frère de l’hôtelier, ils se promenaient, et puis il y avait les nuits, les nuits pendant lesquelles elle lui apprenait la tendresse, la complicité, le bonheur, elle lui avait appris ce qu’était l’heure bleue le matin où elle lui avait dit qu’elle l’aimait, c’était la première fois qu’elle le disait.

Et puis un soir, ça avait été la veille du départ, ils étaient allés boire l’anisette chez Miguel avant d’aller dîner tous les deux.

- On va toujours se revoir, Béa?

- Bien sûr.

- Et ton mari?

Ce n’était pas la première fois qu’il en parlait. Elle ne voulait jamais en parler.

- Je n’en peux plus, je t’aime, mais tout n’est pas facile.

Elle lui avait dit qu’elle n’avait pas connu beaucoup d’hommes dans sa vie.

Et l’un de ces quelques hommes était son mari et il tenait énormément à elle, ce serait difficile

- Tu pars trois semaines en Guyane, lundi?

- Oui.

- Je vais réfléchir, nous trouverons, mais je ne veux faire de mal à personne. Tu m’appelleras tous les jours, Mermed?

Bien sûr, et cette nuit là elle lui avait donné comme jamais avant sa douceur, sa tendresse, sa beauté et son amour.

Le lendemain, ils étaient rentrés à Toulouse. Il lui avait dit qu’il n’avait jamais aimé une femme avant elle, elle s’était contentée de lui serrer la main très fort.

Il était reparti, c’était toujours aussi dur de la quitter, il savait qu’elle l’attendrait trois semaines plus tard.

 

Quand ils arrivent au commissariat, il y a encore quelques journalistes.

- Je n’ai rien de nouveau à vous dire, mais nous ferons un point tous les jours, à demain.

De son bureau elle appelle le labo:

- Le cadavre est celui d’une femme entre trente et trente cinq ans, un mètre soixante sept, cinquante trois kilos, brune, elle a eu un enfant, on a ses empreintes digitales et on a trouvé quelques cheveux sous ses ongles, ce ne sont pas les siens.

- Les causes de la mort?

- Empoisonnement par piqûre, hier, vers dix heures du matin.

- Le visage?

- C’est bien de l’acide.

- Pour empêcher l’identification et je suis certaine que les empreintes ne sont pas dans les fichiers.

- Oui, sinon elles auraient été effacées.

- Aucun signe particulier?

- On n’a pas tout à fait terminé…

- Et l’incendie?

- Dans un des gros colis en carton il y avait le corps aspergé d’essence et enveloppé dans des sacs plastique, un allumeur était dans le sac, il a été déclenché à distance et le feu a pris.

- C’est tout simple, rien d’autre?

- Ni tatouage, ni cicatrice.

- Vous me tenez au courant dés que vous trouvez autre chose?

- Oui, et bon courage pour votre première affaire ici.

- J’en ai, mais là je suis gâtée.

Elle a reçu de nombreux coups de téléphone pendant la journée, elle parle au préfet, au procureur, au directeur qui lui dit que le ministre suit l’affaire de très près. Elle leur dit à tous ce qu’elle sait et qu’elle les tiendra au courant régulièrement.

Elle informe Ichebac des découvertes du labo.

- Est-ce que vous savez quand les colis ont été livrés?

- Oui, tout est arrivé hier en fin d’après midi, elle était déjà morte.

- Le corps était déjà dans un des cartons.

- Qui a fait la livraison?

- La camionnette de la papeterie, elle a livré dix cartons.

- Ils ne livrent que la prison?

- Non, mais quand ils ont de la marchandise pour la prison ils ne font que cela, ils chargent à Henoke et viennent directement ici.

- Il faut se renseigner sur l’imprimerie.

- Je m’en suis occupé.

- Et alors?

- Ils sont agréés par l’administration depuis plus de vingt ans. Il n’y a jamais eu aucun problème.

- On enverra Rolles et Dupuy demain à Henoke, il faut savoir, le corps est bien entré dans un des cartons. Prévenez tout le monde, on fait un point dans dix minutes.

Cette enquête s’annonce délicate, ça va lui occuper l’esprit, maintenant qu’elle est seule.

Les inspecteurs attendent son arrivée dans la salle du premier étage.

- Je pense que tout le monde déjà est au courant.

Elle raconte ce qu’ils ont découvert dans la journée et demande à Ichebac de constituer les équipes et de répartir les tâches.

- Il s’agit d’une affaire compliquée mais intéressante, une véritable énigme policière, conclut-elle.

Ichebac prend la parole à son tour.

- Tout ce que nous savons, c’est que le corps est arrivé à la prison dans un carton de la papeterie, il n’est pas possible que le corps ait été amené après les cartons et déposé au milieu d’eux. Bien que la G.P.I.H. soit connue, on enquête sur elle, Thévenin, tu as l’habitude, tu t’en occupes.

- D’accord, je m’y mets demain.

- Il faut trouver qui est cette femme. Les empreintes ont été envoyées à tous les fichiers centraux, on devrait savoir rapidement, mais je n’en attends rien, on va aussi consulter le fichier des personnes disparues, Marie Claude tu t’en charges avec tes deux enquêteurs.

- Oui, on envoie aussi un signalement?

- Bien sûr.

- Seulement en France?

- Non, toute l’Europe.

La commissaire ajoute

- On annoncera demain la date de l’enterrement, on ne sait jamais, que tout le monde essaye de réfléchir: pourquoi ce cadavre a t’il été amené dans cette prison? Je crois que ça nous aidera à trouver qui l’a amené, qui a tué et pourquoi? Merci à tous rentrez chez vous maintenant, à demain.

Epuisée, Danielle arrive chez elle. Après avoir pris une douche et mangé une salade elle se couche en prenant avec elle l’un des textes que lui a remis Lemek, il a un titre: les draps.

 

 

«Des morceaux de tissu, qu’est ce que l’on peut en faire? Des vêtements bien sûr, ça peut aussi être Cézanne qui les trempe dans l’eau, les enduit de plâtre pour que les plis restent les mêmes d’une séance de travail à l’autre, sous la coupe de fruits.. Avec quelques pièces de tissu blanc, on peut aussi faire un Cinéma Paradisio qui projette, les soirs d’été, l’Impératrice Rouge, Marlène Dietrich n’a jamais été aussi belle que ce soir là.

Deux morceaux de tissu, ça peut aussi devenir deux draps plus ou moins blancs, plus ou moins troués, qui racontent des histoires, toujours les mêmes, toujours un peu tristes, de types qui n’ont pas eu de chance – tu comprends, j’avais eu un tuyau, les propriétaires devaient être absents tout le week end, j’étais en train d’ouvrir un coffre et ils sont rentrés – d’autres qui se sont trompé d’orientation professionnelle, des histoires d’hommes devenus seuls – pas nécessairement par choix.

Et puis, un jour, on a des draps tout neuf, sans histoire, qu’est ce qui se passe? On fait son lit encore mieux que d’habitude et tout le jour, confusément, on attend qu’arrive le soir, le moment de se glisser dans un lit tellement transformé que – non on est bien ici, mais le corps prend du plaisir à sentir le contact innocent de ces draps. Alors bien sûr, ces draps que l’on a pour quinze jours, au bout d’une semaine on les lavera dans son seau pour savourer totalement ce plaisir. On se dit que l’on a eu de la chance – à moins qu’elle n’ait eu un coup de pouce – que le buandier soit un garçon avec lequel on a sympathisé et c’est encore mieux que la chance.

 

J’ai oublié de vous le dire, mais vous vous en souvenez, Baudelaire a écrit « un lit avec des draps frais, quoi de mieux?

 

à suivre

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